Karal
KARAL
Il était une fois, dans un pays lointain, bien lointain, à l'époque des fées, des sorciers et des enchanteurs, une immense forêt. Elle était si grande et si profonde que peu avaient osé s'y aventurer loin de l'orée, et un plus petit nombre encore en étaient revenu indemnes. Du haut du mont Tagreau, sur lequel était situé le château du bon vieux roi Marius, on pouvait apercevoir cette mer d'arbres se prolongeant jusqu'à l'horizon.
Le roi prenait de l'âge et n'avait aucun fils. La question de sa succession était grave et se faisait de plus en plus pressante. Il avait cinq filles et bien qu'il les aimât énormément, il regrettait de n'avoir aucun héritier pour le trône. D'autant plus qu'une sombre menace pesait sur le royaume...
Il s'approcha de l'eau, regardant stupéfait son reflet, puis tour à tour celui du soleil. Le ciel magnifiquement bleu perçait dans la clairière, annonçant le retour annuel de Perséphone parmi les mortels. Il toucha l'eau, et alors, sous ses yeux ébahis, il vit son reflet se troubler et fixa dans sa mémoire une image qu'il n'oublierait jamais. Intrigué, il se leva brusquement et se mit à courir.
- Dame Marine! Dame Marine!
- Qu'y a-t-il, Karal? répondit une subite et splendide apparition qui ne surprit pas du tout le garçon.
- J'ai vu une autre image que la mienne dans le miroir mouvant!
- Bien, mon enfant, tes capacités commencent à s'accroître. Tu approches sans doute de l'âge de la métamorphose.
- Cela veut dire que je vais pouvoir faire comme vous, des choses magiques...
Ses yeux brillaient comme si le plus beau jour de sa vie était arrivé.
- Calme-toi, Karal, mon fils. Ta croissance va continuer jusqu'à ce que tu aies atteint ton plein développement. Allons, calme-toi, je te le répète. Il faut savoir faire montre de patience.
Elle marqua un temps de pose et poursuivit :
- Je te promets de commencer bientôt tes leçons.
- Oh, merci!
Et il repartit en sautillant, un petit oiseau bleu virevoltant autour de lui.
Au château, c'était la débandade. On accourait de toute part pour hurler que le roi se portait mal. Ses cinq filles à son chevet, il allait bientôt rejoindre son épouse. L'aînée, Marianne, avait à peine douze ans.
- Ne vous tourmentez pas, mes enfants.
- Ménagez-vous, Sire, disaient les plus âgées entre deux sanglots.
- Marianne, viens là. Viens près de moi.
- Oui, père, répondit la petite qui ne parvenait pas à réprimer ses larmes.
- Je te confie tes soeurs, et le royaume à votre oncle Zalmor. Dès que tu seras en âge de te marier, le royaume reviendra à ton époux. Choisies le judicieusement...( sa respiration se faisait lente et difficile). Voilà, oh! Marianne...( ses yeux rougissaient). Appelez le sir Zalmor.
Le roi voulait lui dire quelque chose, mais il ne le put pas. Au moment même où Zalmor entra dans la pièce, un courant d'air glacé parcourut tous les êtres qui s'y trouvaient. Tous pleuraient sur le mort. Seule Marianne osa discrètement relever la tête, et fut certaine de ne remarquer aucune peine vraiment profonde dans les yeux de son oncle. Elle avait un mauvais pressentiment.
Karal et la fée Marine se promenaient au bord d'un lac quand elle révéla à Karal l'existence d'un grand danger pour les mortels, contre lequel il lui fallait lutter, sans quoi beaucoup périraient sans doute, et la nature risquait elle aussi d'en souffrir. Cette discussion sur le terrible Gord fit prendre conscience à Karal qu'en tant qu'enchanteur, il se devait de porter secours aux âmes mortelles faibles et innocentes, quand elles étaient menacées.
- Je dois partir quelque temps, Karal.
- Où donc, mère?
- De l'autre côté. Au pays des mortels.
- Mais, je croyais que nous ne devions pas interférer dans leurs affaires, du moins ouvertement, et qu'ils n'étaient rien pour nous, puisqu'ils avaient une existence si courte!
- C'est vrai, cependant dans certains cas, il faut transgresser cette règle.
- Dans un cas comme celui-ci?
- Oui. Gord est un sorcier maléfique. Habituellement, il vit au-delà de la frontière nord, là où il n'y a que glace et désolation. Ce qui est d'ailleurs son oeuvre.
- Son oeuvre?
- Il a décidé d'agrandir son royaume, et c'est outrepasser ce qui lui est permis.
- Mais les autres fées et enchanteurs ne peuvent-ils pas venir t'aider à lutter contre lui?
Il redoutait une réponse dont il était quasiment sûr.
- Non. C'est à moi et à moi seule qu'il a lancé un défit.
Elle jaugea rapidement Karal qui avait l'air peu convaincu.
- Si je demande de l'aide à te tante Scarabine, par exemple, il pourraient en faire autant de son côté. Et tu sais combien les combats entre sorciers peuvent provoquer de dégâts. Cela pourrait même dégénérer jusqu'à un combat général.
- Je ne peux pas venir, alors?
- Non, de plus, tu n'as pas encore atteint tes pleins pouvoirs.
Il regarda sa mère s'en aller, puis disparaître.
Les années passèrent sans qu'il n'eut de ses nouvelles. Désormais, il était à l'aube de l'âge adulte et commençait à devenir un enchanteur très puissant. Il agissait comme sa mère le lui avait toujours dit, caché des mortels. Ceci jusqu'au jour où il apprit que sa mère et Gord s'étaient entre-tués. Depuis, il vouait un ressentiment très profond à l'égard des mortels, qu'il jugeait responsables. Il n'intervenait plus jamais dans leurs affaires et rendait fous tous ceux qui pénétraient dans son domaine, la Grande Forêt, par divers sortilèges.
Marianne avait grandi et elle ne s'était guère trompée sur le compte de son oncle. Il terrorisait le peuple et agissait seulement pour son profit personnel, allant ainsi à l'encontre de tout ce que son père lui avait toujours enseigné. Elle devenait une jeune fille belle et resplendissante qui était très convoitée. On devine bien pourquoi. Dès lors commencèrent à se produire toute une suite d'événements étranges et sûrement pas fortuits. C'est ainsi qu'un jour, alors qu'elle effectuait sa promenade quotidienne à cheval, elle entendit un léger sifflement, suite à quoi son cheval bondit et s'emballa. Heureusement, elle revint indemne au château( elle était fine cavalière). Elle crut percevoir de la déception et de la colère dans l'attitude de son oncle. D'autres incidents de ce genre lui arrivèrent. Alors, elle comprit. Elle se rappela les paroles de son père : elle serait reine quand elle se marierait, et son oncle Zalmor partirait...C'était donc ça! Il voulait se débarrasser d'elle pour garder le pouvoir sur le royaume. En effet, c'était à elle seule que son père l'avait légué. Mais si elle venait à disparaître...Résolue, elle décida de s'enfuir en secret et d'aller se cacher pour chercher de l'aide. Mais où? Et vers qui aller? Elle chercha dans sa mémoire qui était digne de confiance et un souvenir lui revint soudain, comme une évidence : alors que son père était encore en vie, une bonne fée était venue les secourir d'un sorcier maléfique très puissant. Elle ne voyait qu'un endroit où la trouver : dans la Grande Forêt. Peu lui importait les nombreuses légendes qu'on lui associaient. Elle voulait sauver l'honneur de son père décédé, et l'ensemble de ses sujets des griffes de son oncle.
Elle partit la nuit même, à pas de loup, sur son cheval, alors que tout le monde dormait profondément. Personne ne se réveilla à son passage, pas même sous l'effet du bruit des sabots de sa monture trottant, comme sous l'effet d'un enchantement.
Quand elle arriva à l'orée de la forêt, noire et profonde, elle s'arrêta. La lune était pleine, mais il semblait faire sombre, si sombre dans cette étrange forêt. Un frisson de peur la parcourut de la tête aux pieds. Même la petite jument grise qui la portait sur son dos ne semblait pas très rassurée. Peut-être se demandait-elle pourquoi sa maîtresse la sortait à une heure pareille? Tout à coup, un épais voile noir recouvrit l'éclat ivoire de la lune, et Marianne crut entendre le hurlement d'un loup, en provenance du château. Elle ferma les yeux, et par une légère pression de jambes qui fit avancer sa monture, elle pénétra dans la forêt.
Un jour qu'il se promenait près des limites de la forêt, du côté de Tagreau, Karal vit une fillette entrer, et, ce qu'il n'apprécia pas du tout, elle le vit. Il prit son parti de la garder quelque temps et de la renvoyer ensuite chez elle, afin de dissuader tout mortel de venir le déranger. sous les cris d'angoisse de sa mère, il consentit à rendre l'enfant qu'il n'était pas vraiment parvenu à terroriser. Il rentra donc plus profondément dans la forêt afin d'y vivre en solitaire pour l'éternité. Les animaux de la forêt et les végétaux étaient touchés par sa peine et faisait tout pour faire plaisir à leur compagnon de jeu de jadis. Ainsi, comme par un accord tacite, ils ne facilitaient pas la tâche à ceux qui s'aventuraient un peu trop loin.
Marianne, toujours à cheval, progressait lentement dans la nuit. Il lui semblait pourtant ne rencontrer aucun obstacle sur son chemin. Elle se dit que la jument devait voir dans le noir, comme les matous du château, mais c'était bien plus que cela. Autour d'elle, pas un bruit, rien pour la distraire de sa quête. Elle allait sans savoir vers où elle se rendait, son cheval seul décidant de la direction à suivre, comme s'il savait quelle était leur destination.
Le soleil se leva et il fit étrangement clair dans cette forêt qui lui avait paru pourtant bien sombre, vue de l'extérieur. Les branches s'écartaient sur son passage, les oiseaux la saluaient maintenant, elle aperçut même quelques chevreuils et biches. Elle s'émerveillait de ce spectacle et en oublia la raison de sa présence. Il y avait même des fleurs, et de si étranges... Elle aperçut un étang, baigné par les rayons du soleil qui passaient entre les branches. Elle était lasse et avait un peu chaud. Elle déharnacha sa jument, puis s'étant dévêtue, gagna une eau qui lui parut douce et très agréable. Elle entreprit de faire quelques brasses et finit par se laisser simplement flotter à la surface de l'étang.
Karal sentait bien, ce matin, que la nature lui cachait quelque chose; et quand il vit des vêtements sur la rive, il sentit rancoeur et colère monter en lui. Qui donc avait osé s'aventurer aussi loin? Mais surtout, qui y était parvenu? Ses consignes étaient bien claires, pourtant. Et la Forêt toute entière avait été d'accord sur le fait qu'aucun être humain ne devait s'aventurer trop profondément. Karal était agacé. Qu'allait-il faire de cette personne? Il faudrait la renvoyer chez elle de façon à ce qu'elle n'aie plus envie de revenir. Derechef, se cachant derrière ses amis buissons qui le firent invisible et se rendirent transparents à sa vision, il entreprit de scruter l'étang. Alors, il vit sortir de l'eau la plus belle créature qu'il n'eût jamais vue. Le soleil faisait étinceler cet être inconnu d'une lueur mystérieuse. Elle paraissait grande, sans pour autant atteindre sa taille. Ses cheveux étaient couleur des blés d'été, et ses yeux reflétaient exactement celle de l'eau de l'étang. Il l'avait tout de suite reconnue. C'était la femme dont il avait vu le reflet dans l'eau, à la place du sien, il y avait environ dix années de cela. Depuis, il ne l'avait jamais complètement oubliée, se demandant toujours ce que voulait dire ce présage. Il ferma les yeux et repensa à sa mère, qui, à l'époque, avait paru tout savoir, semblant cacher avec amusement et patience un avenir qui ne lui était pas inconnu. Karal n'avait alors que très peu de pouvoirs. Désormais, il avait une très bonne connaissance du passé, mais il ne voyait que très rarement l'avenir, ou pour des choses banales, comme le temps à venir. Il eut envie d'aller lui demander ce qu'elle faisait là, mais il se retînt : comment expliquerait-il qu'il l'espionnait, alors qu'elle se baignait? Et elle, que voudrait-elle savoir? Non, il ne fallait pas qu'elle le voit. Après tout, ce n'était qu'une mortelle, et elle ne lui causerait sûrement que du tord.
Au château, on s'était aperçut de la disparition de Marianne, et la rumeur qu'elle était peut-être morte parcourut tout le royaume en une seule journée. Personne n'ignoraient les ambitions de son oncle Zalmor. En effet, il ne s'attarda pas et voulut se faire couronner roi au bout de quelques jours. Ce qui fut rejeté par le Conseil des Sages qui exigèrent le délai d'au moins une année et un jour. Zalmor y consentit, simulant ainsi la tristesse d'avoir perdu sa nièce, pour s'attirer la faveur du peuple et des soldats.
Karal sentit un souffle tiède lui réchauffer la nuque. Absorbé dans sa contemplation, il n'avait pas entendu la petite jument grise s'approcher. Sa surprise lui fit faire un mouvement brusque, qui provoqua aussi un sursaut chez la jeune fille, qui venait de se rhabiller.
- Qui est-là? mande-t-elle.
D'un doux hennissement, la jument lui répondit.
- Ah, c'est toi, Joyeuse.
Karal était ennuyé. La jument ne semblait pas vouloir le quitter, et voilà que Pinson, le petit oiseau bleu qui lui avait été offert et le suivait partout, s'envola. Il voleta doucettement avec la grâce et la légèreté qui lui étaient propres vers la jeune fille qui le regardait, émerveillée. Quand il vit l'oiseau revenir, la jeune fille à sa suite, et les branches des buissons se désépaissir, il comprit trop tard qu'on le voyait, et qu'il n'était plus la peine de disparaître. A regret, Karal sortit de sa cachette. L'oiseau bleu vint se percher sur son épaule. Marianne, comme hypnotisée, en oublia pour le moment de demander au jeune homme qui se tenait devant elle des explications, quant à son espionnage. Elle fut subjuguée par sa haute stature, mais ce furent surtout ses yeux que, dès cet instant, elle ne put plus quitter. Elle n'en avait jamais vu de pareils. Ils étaient verts, mais pas d'un vert commun, ils étaient de la couleur... de la forêt. Oui, c'était ça. Couleur des feuilles de cette forêt, mêlée d'une étincelle qui devait être celle du soleil. Globalement; il était beau. Mais quand on voyait Karal pour la première fois, c'étaient ses yeux qui attiraient irrémédiablement le regard. Ils semblaient si vifs, intelligents, profonds et tristes, songea Marianne.
Ils restèrent ainsi une minute, à s'observer en silence, sans d'ailleurs éprouver le besoin de parler. Marianne, surprise de son aisance face à un parfait inconnu, parla la première :
- Qui êtes-vous?
Elle se trouva bien impolie et voulut s'excuser.
- Pardonnez-moi. Vous ne me connaissez donc pas? Je suis la princesse Marianne, fille de feu le roi Marius, du royaume qui jouxte cette forêt.
- Je vous avais déjà vue.
Elle prit cela pour un assentiment.
- Je ne savais pas que des gens vivaient si profondément dans cette forêt, et m'étonne qu'il ne vous soit rien arrivé.
D'un air interrogateur, il suivait avec passion chacun de ses gestes, chacune de ses paroles. Elle prit cela pour une question, et poursuivit.
- Il paraît que des sorciers habitent cette forêt et en interdisent l'accès. Je suis venue demander secours à l'un d'eux. Peut-être est-ce pour cela que j'ai pu parvenir jusqu'ici sans encombre. Mais vous?
Sans répondre à sa question, il demanda, tachant de ne pas laisser transparaître son agitation :
- Qui cherchez-vous? Je peux peut-être vous aider.
- Une bonne fée qui aida autrefois mon père à sauvegarder notre royaume d'un sorcier maléfique.
" Gord", pensa Karal en fermant douloureusement les yeux. Marianne perçut sa peine qu'elle remit sur le compte de cet événement, que lui aussi avait sans doute vécu, et continua :
- Mon oncle Zalmor s'est emparé du pouvoir et règne en despote absolu sur le peuple. Je redoute quelque pacte avec le Malin.
Elle sentit qu'elle pouvait lui faire confiance.
- Je suis la légitime héritière. Il a essayé de me tuer à plusieurs reprises pour s'accaparer la royauté, et c'est pourquoi je me suis enfuie chercher de l'aide.
Ce court récit avait suffi à Karal pour tout savoir, pour comprendre tout ce qu'avait vécu et enduré Marianne. Alors, pour la première fois de sa vie, il eut honte de lui. Il repensa à son enfermement sur lui-même, à la mort de sa mère, alors que cette jeune fille se battait. Et sa vie lui semblait moins importante que celle de son peuple. Il eut envie de pleurer, de la serrer contre lui, de l'apaiser à jamais de tout malheur et de la garder avec lui.
- Venez, vous devez être épuisée, allons d'abord nous reposer. Le soleil pointe à l'horizon et va bientôt disparaître. Vous avez voyagé toute la nuit et toute la journée, il faut vous reposer.
Alors, elle se trouva quelque part, elle ne savait comment et voulant poser une dernière question, elle leva ses yeux vers Karal et eut juste le temps de dire avant de sombrer dans un profond sommeil réparateur : " Comment savez-vous combien de temps j'ai voyagé?"
- Zalmor!
- Oui, expira un être encore à moitié endormi.
- Est-ce ainsi que tu t'adresses à moi?
- Non, pardon, seigneur Gord, dit-il en s'asseyant. Où êtes-vous? Je ne vous vois pas.
- Je suis partout! Ah! Ah!
" De l'humour sorcier" , se dit Zalmor.
- Alors tu n'es pas encore roi?
- Non, seigneur, mais cela ne saurait tarder.
- Bien sur, hâte-toi. Et sache que lorsque j'aurais recouvert mes pleins pouvoirs, tu auras tout ce que tu voudras. Que cela te serve de motivation. J'ai hâte, hâte de retrouver ma puissance et de tenter à nouveau de conquérir le monde. Sais-tu que j'ai anéanti la plus puissante des fées?
" Et c'est reparti pour un tour " , se dit Zalmor. " Il me raconte tout le temps cette histoire. et comment une partie de lui a pu survivre, et rester à l'état latent jusqu'à ce que je la trouve, etc., etc., etc.
Marie se serrait contre sa soeur Joséphine. Il faisait froid, ils n'avaient plus de bois pour le feu. Ils avaient faim. Le méchant seigneur Zalmor les accablait d'impôts et prenait toutes leurs récoltes.
Karal, cette nuit-là, qui surveillait les mortels, eut pitié et donna au peuple le sommeil. Il visita même les rêves de quelques enfants pour les égayer et les rendre heureux, au moins l'espace d'une nuit. Dans tout le royaume, on dormit bien, sauf Zalmor qui redoutait quand même son soi-disant complice le sorcier Gord.
Quand Marianne ouvrit les yeux, elle se trouvait dans une grotte. Il y faisait presque jour et l'air était presque chaud, malgré l'absence de feu. Elle regarda autour d'elle. La grotte semblait se prolonger. La pièce dans laquelle elle se trouvait était spacieuse et aménagée de toute sorte d'objets étranges ou plus communs. Elle était couchée dans un lit, soigneusement bordée, et il y en avait un autre un peu plus loin, mais il était vide. Elle se sentait en pleine forme et n'avait aucune idée de l'heure qu'il pouvait bien être. Cependant, son estomac lui enseigna rapidement qu'on devait être à une heure avancée de la matinée. Elle se retourna et se trouva face à face avec Karal. Elle lui sourit en s'étirant.
- J'ai très bien dormi et cela m'étonne, vu les circonstances... Où sommes-nous, au juste?
- Vous pouvez vous considérer chez moi.
- Vous voulez dire que c'est ici que vous dormez et logez?
- Oui, mais pas toujours. Parfois je reste dans la forêt que je considère comme ma maison, et m'y sens moins seul.
- Vous vivez seul, ici?
- Oh non! La forêt est habitée par un grand nombre d'êtres et beaucoup sont mes amis, mais je vois ce que vous voulez dire. Dans cette caverne, je suis seul.
- Pourquoi?
- Je... Je ne peux pas vivre avec les autres humains.
Karal se tut et se leva, après quoi, s'étant éloigné, il disparut.
Marianne, qui pensait l'avoir outragé, voulut lui présenter ses excuses et se dirigea là où elle l'avait vu partir. A sa grande surprise, cette pièce-ci de la grotte était complètement vide. Elle commençait sérieusement à s'interroger sur ce mystérieux jeune homme. Plongée dans ses réflexions, elle sortit machinalement de la grotte, quand elle entendit un grondement sourd et menaçant qui la fit tressaillir. Elle aperçut alors sa jument étendue sur le flanc et blessée, entourée d'une meute de loups. Marianne recula et voulut se réfugier dans la grotte, mais elle fut incapable d'en retrouver l'entrée. Elle ne se rappela pas, d'ailleurs, l'avoir jamais empruntée. Joyeuse la regardait avec des yeux affolés et désespérés, mais elle était encore vivante. il lui fallait faire quelque chose. Tout à coup, une pensée horrible lui traversa l'esprit; elle pensa au jeune homme dont elle ne connaissait même pas le nom : il avait peut-être été dévoré! Maintenant, les loups se rapprochaient dangereusement et l'entouraient peu à peu. Elle recula encore et se trouva le dos contre un arbre gigantesque, sans plus pouvoir bouger. Elle ne voyait plus aucun espoir dans sa situation. Elle sentait presque leur haleine de carnassiers tellement ils étaient proches. A peine fermait-elle les yeux qu'elle entendit, provenant de toute part et de nulle part à la fois, une voix qu'elle connaissait et qui dit avec autorité : " Laissez-la! Et le cheval aussi. Retournez sur votre territoire de chasse." Alors, elle rouvrit les yeux, et eut juste le temps de voir les loups déguerpir à l'approche d'un homme. Quand ils furent à distance raisonnable, il sembla à Marianne qu'ils le saluèrent d'un hurlement plaintif et soumis. Quand elle le reconnut, Marianne courut vers lui et se réfugia dans ses bras.
- Oh, merci, merci mille fois! Je ne sais comment vous remercier. J'ai eu si peur. Comment avez-vous fait? Non, ne me le dites pas : je le sais.
Il plongea son regard dans celui de Marianne et dit :
- En effet, vous le savez.
Ne lâchant pas sa main qu'il avait prise quand elle s'était réfugiée contre lui, il s'avança vers le cheval étendu qui perdait du sang, beaucoup de sang.
- Pouvez-vous faire quelque chose pour elle, chuchota presque Marianne.
- Oui, cela ne me posera aucun problème.
Karal lui demanda de s'éloigner un peu. Il apposa ses mains sur l'encolure meurtrie de Joyeuse, tout en lui parlant pour la rassurer et la calmer, et Marianne assista à quelque chose qu'elle n'oublierait jamais. Deux lumières, comme deux nuages, un vert et un bleu, s'entremêlèrent autour de la jument. C'était magnifique. Un instant, les oiseaux se turent et Karal murmura, après quoi tout redevint normal. Joyeuse se leva et partit brouter plus loin, comme si de rien n'était. Tout cela n'avait duré que quelques secondes, mais Marianne, qui n'avait pas cessé de regarder l'étranger d'un oeil nouveau, s'en rappellerait comme une scène de plusieurs minutes. Elle courut flatter l'encolure du cheval qui ne portait plus trace de ses blessures, et s'avança vers Karal.
- Je n'avais jamais rien vu de semblable.
- Oui, nous agissons souvent en cachette. Attendez, laissez-moi enfin me présenter : je suis l'enchanteur Karal, mais je ne me fais appeler que par mon nom, comme tous les sorciers.
- Enchantée, dit-elle en souriant, puis une lumière éclaira ses yeux. Il savait ce qu'elle allait lui dire, mais la laissa parler, pour le plaisir de l'entendre.
- Vous connaissez sans doute la fée dont je vous aies parlé?
- Hélas, elle n'est plus dans ce monde. C'est le sorcier maléfique Gord qui l'a faite disparaître lors du combat dont vous m'avez parlé. En réalité, ils se sont terrassés l'un l'autre.
- Je suis désolée, je ne savais pas. Y a-t-il autre chose que vous m'ayez caché?
- La fée Marine...était ma mère.
Il préférait ne pas trop en parler. Mais il avait l'impression que Marianne lui avait permis de surmonter ses faiblesses, sa rancoeur passée, d'accroître ses pouvoirs, et surtout il était poussé par une irrésistible envie de lui faire plaisir.
- Voulez-vous visiter mon royaume, princesse? reprit-il, jovial.
- Mais avec plaisir, prince, répondit-elle, amusée. Elle comprit qu'il fallait mieux écarter le sujet délicat pour l'instant. Karal siffla et un bel étalon alezan doré surgit de nulle part. Il installa Marianne sur son dos puis prit place devant elle. Ils entreprirent alors une promenade dans la forêt, Pinson à leurs côtés. A la leste allure de l'étalon, Marianne, les bras serrés autour du buste de Karal, ne pensait plus à rien d'autre qu'au présent. Elle avait l'impression de rêver. Tout autour d'eux était beau et elle se sentait en sécurité. Karal y était vraisemblablement pour beaucoup et éloigna probablement les pensées négatives, si bien que plusieurs mois passèrent sans que la jeune femme ne s'en aperçoive.
Une nuit cependant, surmontant tous les sorts, elle rêva de son père et ressentit l'urgence qui l'avait conduite dans la forêt. Elle ne se réveilla pas, mais Karal, la sentant tressaillir contre lui, comprit qu'il ne pourrait pas plus longtemps la retenir hors de tout, qu'elle était libre; et par dessus tout, les paroles de sa mère lui revenait : " Il se devait de porter secours aux âmes mortelles faibles et innocentes quand elles étaient menacées" . De plus, il connaissait les pouvoirs du mal.
Au petit matin, quand elle se réveilla, Karal la regardait, couché à côté d'elle comme d'habitude, mais la tristesse avait regagné son regard.
- Qui a-t-il?
- Il est temps de partir, répondit-il avant même qu'elle le lui ait demandé de l'aider, et sans qu'elle sache qu'il était prêt à donner sa vie pour cela.
Ils gagnèrent rapidement l'orée du bois à cheval. Là, Karal stoppa.
- Je sors de mon territoire, expliqua-t-il.
- Est-ce dangereux? s'enquit-elle, toujours aussi attentionnée.
- Je peux rencontrer des sorciers ennemis et avoir à me battre. Peut-être l'un d'eux est-il aux côtés de ton oncle Zalmor?
- Tu étais à l'abris dans la Grande Forêt?
- Les sorciers évitent généralement de s'aventurer sur les territoires des enchanteurs ou des fées, en vertu d'un vieil accord. Ils ne recherchent pas toujours à combattre, tu sais. Mais celui qui s'aventure avec d'hostiles intentions sur le territoire d'un autre a beaucoup plus de chances de périr. Mais, il n'y a pas que cela. Je ressens une présence et un pressentiment étrange...
Ils sortirent de la forêt et Karal les changea en mendiants afin qu'ils puissent faire route tranquilles et dans l'anonymat. Une rumeur ce mit néanmoins à courir le royaume que des "miracles" se produisaient un peu partout. C'est ainsi qu'il y eut plus de nourriture et qu'entre autres, un bébé fut sauvé des flammes. Tout cela parvint aux oreilles de Zalmor et de Gord, qui le poussa à prendre le pouvoir immédiatement.
C'est alors que Karal sut qu'elle était cette présence. Cela lui apparut clair comme de l'eau de roche et il prononça tout haut : " Gord" .
- Qui est-ce?
- Le sorcier qui est dans l'ombre de ton oncle, Marianne.
- Mais il ne devrait pas être mort?
- Non, c'est lui, j'en suis certain. Mais quelque chose chez lui ne va pas bien. Normalement, ses pouvoirs sont si puissants...Normalement!
- Il aurait donc été gravement atteint lors de son combat avec te mère la fée Marine?
- Oui, mais je pense qu'il est même séparé de la plupart de ses pouvoirs. Attends une minute... Ne m'avais-tu pas dit que ton oncle voulait s'emparer du pouvoir?
- Oui.
- Je veux être sûr qu'il s'agit bien de ce que je crois. Des phénomènes bizarres ne l'accompagnaient-ils pas?
- Comme un courant d'air glacial?
- Il faut faire vite ou Gord va se régénérer.
Tout en se dépêchant, il lui fournit une explication instantanée à ses propos par télépathie.
- Il existe sur la couronne des rois une pierre magique dont les mortels ignorent les vertus, et dont ils ne peuvent de toute façon pas se servir. Si Gord la possède, il retrouve ses pouvoirs.
- Mais il n'a plus de pouvoirs matériels.
- Il est sûrement en train de prendre possession du corps de Zalmor, en manipulant son esprit; il pourra donc la toucher, la prendre!
- Pourquoi ne m'a-t-il pas envahie à la place de mon oncle?
- Tu es pure et l'antinomie de ce qu'il représente. Il n'aurait pas pu te corrompre.
- Mais Zalmor ne peut pas être roi! Il reste encore un peu de temps : je suis disparue il y a moins d'un an!
Ils arrivèrent au château, passèrent le pont levis au galop des montures qu'ils avaient retrouvées. Marianne conduisit Karal à la grande salle où avaient lieu tous les événements importants. La voyant une vague de bonheur envahit la cour. Tout le monde l'avait crue morte. Elle s'approcha du Conseil.
- Que se passe-t-il?
- Il vous faut aller saluer le roi, votre oncle... Tout laissait croire à votre mort. Tenez, regardez cet objet.
Mettant la main dans sa poche, le grand conseiller pâlit soudain. La preuve indubitable de sa mort s'était envolée. Un rire sarcastique entoura soudain l'assistance et le ciel s'obscurcit. Et, sortit du corps de Zalmor, qui périt sur le coup, le maléfique Gord dont le ricanement cruel emplit chacun d'un terrible effroi, sauf Karal. Il restait immobile et son visage impassible était celui d'un homme déterminé. Marianne qui se réfugia contre lui sentit la puissance grandissante d'une immense force qui lui était inconnue.
- Je suis de retour! Ah, ah! hurlait à vous glacer le sang Gord qui paraissait immense et terrifiant.
- Mais... Que sens-je? N'y aurait-il pas un confrère dans la salle, hors de chez lui? gronda-t-il.
- Sortons, dit Karal.
- Et pourquoi cela, hein?
Ce disant il foudroya Karal qui fut un peu pris au dépourvu par tant de puissance et projeté à un kilomètre du château. Mais il faut bien dire que c'était son premier combat.
- Enchanteur de pacotille, tu es chez moi! maugréa-t-il en sortant, déterminé à achever Karal. Ce dernier, fortement affaibli, ne pouvait qu'essayer de se défendre, mais ne voulait pas fuir, abandonner celle qu'il aimait. Tout à coup, à la suite d'un choc d'une violence extrême, il s'évanouit dans la nature, aux deux sens du terme. Gord s'apprêtait à l'achever quand une petite voix le tira hors de sa torpeur.
- Pitié, laissez-le. Faites de moi ce qu'il vous plaira, mais laissez-le.
C'était Marianne.
- Qui ainsi donc ose me dicter ma conduite?
Distrait un instant, il ne vit pas où Karal disparut et, persuadé que s'en était fini, regagna le château. Un bosquet avait pris Karal sous sa protection.
Gord se rendit maître de tout, enferma Marianne au donjon et la condamna à une mort publique affreuse. Il entreprit également de tout réaménager à son goût, délivrant ainsi les scélérats, meurtriers et autres dangereux criminels.
Accroupie dans son étroite cellule, Marianne pleurait. Elle pleurait sur elle-même, son incapacité à succéder à son père, le malheur des gens dont elle se jugeait responsable, sur la mort de Karal qu'elle avait peu connu et pourtant plus aimé qu'elle ne l'aurait jamais cru possible. Qu'allait-elle, qu'allaient-ils tous devenir? Et cette mort horrible qui lui était réservée! Elle se recroquevilla sur elle-même et pensa très fort à Karal. Peut-être son esprit avait-il survécu, comme celui de Gord, et lui apparaîtrait-il. Au lieu de cela, une figure inconnue mais néanmoins familière lui apparut.
- Bonjour, mon enfant, relevez-vous et ne craignez rien. Je suis la fée Marine. J'ai fini mon passage sur Terre et ne puis pas vous aider. Mais mon fils, Karal, est encore en vie, et le peut, avec votre aide.
- Que dois-je faire? s'empressa-t-elle de demander.
- Utilisez la force de votre amour, et, s'il est plus fort que tout, il triomphera du mal.
Sur ces mots, elle disparut. Immédiatement, Marianne focalisa son esprit sur Karal, chaque instant qu'ils avaient partagé tous deux. Elle ferma les yeux pour mieux se concentrer.
Etendu sur le côté, Karal respirait toujours, camouflé par le bosquet d'arbres qui l'entourait. Il sentait son esprit s'éloigner, petit à petit, prêt à sortir de son corps. Mais un appel soudain et prolongé le raccrocha encore un peu à la vie et il se remit à penser consciemment. Il se devait de lutter, de vaincre, quoi qu'il arrive. Il devait absolument ça à sa mère et à Marianne. Fronçant les sourcils et plissant les yeux, il concentra ses forces à l'extrême et le doux flux réparateur et protecteur, dont il avait usé sur Joyeuse, le soigna. Ceci ne c'était jamais vu. Aucun sorcier n'était capable de s'auto réparer seul, alors qu'il était parvenu plus près de la mort que de la vie. Il se décontracta et se leva, plus déterminé que jamais. Sur son passage, la lumière renaissait et l'herbe repoussait.
Gord vit arriver ce flot de lumière et de vie, formant une brèche dans le territoire du mal, et, par conséquent, en lui-même. Il n'eut pas le temps de dire un mot que la lumière réinvestissait le château, et Karal, qui portait Marianne, arriva. L'ayant délicatement déposée, il s'avança avec force et colère vers Gord, qui se sentait plus faible, et qui par lâcheté, mais aussi ébahi par tant de puissance, s'inclina. Karal, avec une haine presque égale à sa force prononça, s'apprêtant à achever le sorcier :
- Voilà pour ma mère et tout le malheur que tu as causé!
- Non, Karal!
Il se tourna vers Marianne, l'air interrogateur.
- Ne deviens pas comme lui. Fais plutôt régner le bien et le bonheur. Laisse-lui la vie sauve, mais empêche-le à tout jamais de nuire.
C'est à partir de ce jour qu'un mendiant aveugle servit dans le château.
Dès la victoire du bien, les nuages se dissipèrent et le territoire de Karal s'étendit sur le royaume. La Grande Forêt continua quand même à tenir le peuple à l'écart, permettant à Karal et Marianne de se retrouver seuls et de revivre avec bonheur la vie dans la forêt, quand ils le désiraient. Karal avait fini son rôle et devait de nouveau se cacher des mortels pour alimenter mythes et légendes. Marianne mit une de ses soeurs sur le trône. Et après s'être dûment assurée de la loyauté et de la bonté du nouveau roi, elle disparut à jamais. En réalité, elle alla vivre avec Karal dans la Grande Forêt. On raconte même qu'il lui aurait donné la vie éternelle et qu'ils auraient conçu deux enfants, une fille et un garçon. Certains prétendent même les avoir vus. Mais personne ne peut s'aventurer bien loin dans la Grande, mystérieuse et magnifique Forêt qui borde le royaume du feu Roi Marius.
Fini le 13/07/98, tapé le 25/08/99
par Cécile.