J.O.S.H. Chapitre 2
La lumière
"Il fait beau", se dit la jeune femme en regardant dehors. En effet, à travers la fenêtre, on pouvait déjà voir le soleil haut dans le ciel. Elle se mit à rêvasser, en essayant d'oublier où elle était. Sa compagne de chambre était manifestement inquiète et elle voulait essayer de la détendre.
- Regarde ce beau soleil, Matie. Cela faisait longtemps que nous n'avions pas eu un temps si magnifique. Nous allons sûrement sortir aujourd'hui...
- Trica, où est mon bébé?
Elle ne voulait pas lui dire ce dont elle était pratiquement sûre. Elle répéta sa question.
- Où est-il ? Où l'ont-ils emmené?
- Matie, tu sais, je crois que ton bébé n'allait pas très bien...Il...
- Oh non! Pas encore, est-ce pour ça que tu es venue me voir?
La femme semblait paniquée, comme si elle comprenait que quelque chose ne tournait pas rond.
- Il ne leur plaît pas, c'est çà? Ils vont recommencer, encore et encore, jusqu'à ce que...
- Non, c'est pour çà que je suis venue te voir : tu vas partir.
Matie regarda Trica, ayant peur de comprendre. Tout le monde respectait Trica, même les docteurs - elle avait donné le jour à quelques êtres "intéressants" - et elle aidait beaucoup les autres femmes, mentalement et physiquement, dans la mesure du possible. Le docteur Morgan, lui-même, semblait particulièrement l'apprécier, ce qui lui valait quelques confidences ou renseignements, parfois même quelques privilèges. Mais ce qu'elle devait faire à cet instant la répugnait. Comment avouer à Matie que cette fois-ci serait la dernière, et que si le résultat n'était pas concluant, elle risquait de changer de secteur. Elle ne savait pas pour lequel, mais cela pouvait aller de la simple prison, à la mort - qui n'était pas si terrible que ça tout compte fait - en passant par...les expériences du bâtiment C12...
- Non, ne dis rien, Trica. Je préfère ne pas savoir, ton regard m'effraie. Je te demande une seule chose... Si ce qui m'attend est ce que je crois...c'est de m'aider à me donner la mort.
Leur conversation fut brusquement interrompue par un cri de colère et de peur, le cri d'un nouveau né. Trica était avec Matie dans une sorte de chambre de réveil, l'accouchement de cette dernière s'étant mal passé. Les deux femmes tournèrent leur regard vers la mère qui souriait à son nouveau né. Il ne cessait de crier avec vigueur et force, et ne se calma que lorsqu'on le posa sur sa mère. Aux yeux de tous, il était laid et un peu difforme, mais sa mère y était insensible tant il lui procurait de joie. Un instant de joie si précieux pour cette femme, anéantie par la vie, lasse de vivre, d'ailleurs. Elle éteignit ses yeux sur son fils pour ne plus jamais les rouvrir.
- Est-ce ce qui nous attend toutes? murmura Matie, dont l'émotion avait fait surgir des larmes.
- Elle est heureuse, maintenant, et...libre.
Dehors, il faisait beau, mais frais. On était à peine au sortir de l'hiver. Le soleil éblouissait la place de sa lumière déjà éclatante. Cependant, les hommes avaient froid, et celui que l'on appelait désormais avec une once d'affection "Le Nouveau", puisqu'il ignorait son nom, redécouvrait le monde extérieur, un monde qui ne lui évoquait rien. Vivait-il là depuis longtemps? Apparemment non, car personne ne semblait le connaître. Il suivait Armand de près, tout en scrutant les environs. Ils étaient au centre d'une cour bordée par des bâtiments moins hauts que ceux qui avoisinaient; ils étaient de taille variable. Son retour au grand jour lui permit de se rendre compte qu'il possédait une très bonne acuité visuelle. Sur certains bâtiments, il distinguait plus ou moins nettement des numéros. Sur celui dont il sortait, le H1, et au loin, peut-être un C12. Hormis eux, personne ne semblait être dehors, et cela se comprenait! Il sentait le froid transpercer ses vêtements. "Et encore, heureusement qu'il fait beau", se dit-il. Tout à coup, un gardien leur cria de se mettre à marcher plus vite. C'est alors qu'il se rendit compte de l'état de certains de ses camarades. Qu'avait dit Armand, déjà? Que c'était une sorte de sortie pour les garder "en forme"? Il rejoignit Armand.
- Sortiez-vous, même en plein hiver? Certains hommes ont l'air malades.
- Non, nous ressortons depuis peu. Et ils ne sont pas malades au sens où tu l'entends.
Armand se renfrogna et continua à marcher pour rattraper un groupe d'hommes qui paraissaient assez bien. "Tu es celui qui ne sait pas qui il est? C'est mieux comme ça, après tout", dit un inconnu en s'approchant de lui.
- Non, ce n'est pas mieux comme ça, et j'en ai assez que tout le monde me tourne le dos, ne me dise rien! Et puis, qu'est-ce que c'est que cette fatalité! Oui, je ne sait pas qui je suis, oui je ne sais pas d'où je viens, et alors? Et vous, qui êtes-vous alors, vous ne me l'avez même pas dit, peut-être l'ignorez vous aussi?
- Là, calme toi le Nouveau. Nous...
- Vous?
- Nous sommes des...des prisonniers pour la plupart.
Armand intervint.
- Des criminels.
- Des criminels? Et les autres?
Il se tut. Il croyait tout à coup comprendre. Jusque là, il s'était cru dans une simple prison, mais il commençait à redouter une sombre pensée qui lui venait à l'esprit. C'était plus qu'un centre de détention, ce qui expliquerait l'état de certains... Mais que faisait-il là, lui? Etait-il l'un des autres? Dans sa tête, il se mit à imaginer toutes sortes de trames. Tout à coup, une image lui vint à l'esprit : celle d'un homme qui lui était familier et dont cependant il ignorait tout. Un homme qui avait subitement disparu, à ce qu'il se souvint. Pourquoi? Et qui était exactement cet homme, il n'arrivait pas à s'en souvenir. Ce bref flash de mémoire le décontenançait, et l'inquiétait tout autant.
- Ca ne va pas, tu as l'air parti?
- Si, ça va bien. Je viens juste de me rappeler quelque chose.
- T'inquiète pas, si ça te rassure, t'as pas une tête de voyou.
- Au contraire, cela m'inquiète...
- Laissez-le, les gars, vous ne voyez pas que vous l'embêtez?
A ce moment, à l'autre bout de la cour, un homme s'écroula. "Arrêtez-vous tous et en rang!",cria un maton. Malgré Armand qui essayait de le retenir, brutalement sorti de ses réflexions, il courut vers l'homme comme par réflexe. Alors qu'il se penchait sur son corps, il perçut nettement le regard de l'autre, un regard qu'il n'oublierait jamais, le visage même de la souffrance. Cet homme le fixait, le fixait désespérément comme s'il lui implorait de l'aider. Mais il ne pouvait rien faire, et, déjà, on lui sommait de s'écarter. L'homme à terre l'agrippa et prononça une dernière parole, qui parut un temps l'apaiser, et ferma les yeux pour toujours, en disant "Arnaud". Alors que le gardien l'agrippait violemment, il reconnut ce visage, bien qu'il eut beaucoup changé : c'était l'homme de son souvenir, celui qu'on avait fait disparaître.
Les mains liées, il ne savait pas où on l'emmenait. En s'éloignant, il regarda Armand, dont l'attitude se voulait rassurante, mais ne l'était pas pour autant. "On veut jouer au héros, on va voir si tu vas encore jouer au héros longtemps", ricanait le gardien.
Trica regardait par la fenêtre, et elle avait vu toute la scène. Elle se doutait de l'endroit où on allait emmener l'homme, mais le gardien semblait couper par le bâtiment où elle se trouvait. En effet, ils pénétrèrent dans sa section.
Arnaud attendait, debout, résigné à ce qui l'attendait et qui l'effrayait, pendant que son gardien discutait avec un autre. Il gardait les yeux dans le vague, quand tout à coup, il l'aperçut, à travers la vitre qui les séparait. Elle aussi portait le masque de la souffrance, mais sa beauté l'éblouit. C'était la première femme qu'il revoyait, mais il lui semblait n'en avoir jamais vue d'autre auparavant. Il restait là, comme hypnotisé par cet être qui semblait si délicat et si fort à la fois, le tout mêlé d'une détermination et d'une résolution évidentes. Il eut honte de lui, honte en voyant cette femme qui devait souffrir, mais savait rester digne. Ce visage, ce regard si intensément profond et bon lui reviendrait toujours en mémoire, jusqu'à la fin de sa vie. Il savait à présent qu'il pouvait supporter toutes les épreuves et affronter l'avenir. Il avait trouvé celle qu'il aimerait jusqu'à la mort. Elle lui sourit et il fut comblé à jamais. Il répondit à son sourire. Trica le regardait attentivement, et depuis qu'il avait porté son regard vers elle, elle ne pouvait se détourner de ces yeux profondément bleus et honnêtes, ceux d'un homme loyal et non pas d'un criminel. "Encore un", songea-t-elle avec mélancolie. Ses cheveux châtains pas encore rasés lui enseignèrent qu'il était là depuis peu. Elle avait eu quelques échos sur le nouveau. C'était donc lui! Elle avait eu un pressentiment en entendant parler de lui, il était confirmé. Malgré ses chaînes, il paraissait grand, et majestueux, car de tout son être émanaient une prestance et une intelligence qu'elle n'avait jamais vus réunies, et qui semblaient grandir, car il se redressait maintenant. Quand il répondit à son sourire, elle comprit qu'ils s'étaient trouvés, et qu'ils ne se parleraient et ne se toucheraient jamais... Elle le reverrait un an plus tard, quand il s'écroulerait à terre abattu.