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Concours

MAJ 28 avril 2008

Ecrits

Samedi 22 janvier 2005

Rêve du 03/07/99

 

 

Tout le monde se dépêchait. On fuyait, plus ou moins méthodiquement, mais on fuyait. Une foule de gens. Combien étions-nous ? Peut-être cent. Peut-être deux cent. Peut-être moins. Toujours est-il que l’on se dépêchait de s’éloigner de l’ennemi invisible. Je ressentais la même angoisse, la même peur profonde que dans chaque rêve du même genre, sauf que cette fois, je n’étais pas seule. A cet endroit du rêve, c’est plus ou moins flou. Nous sommes tous dans l’eau maintenant. Les rangs sont desserrés : les plus rapides devant, qu’on ne voit plus, les plus lents à la traîne. On marche, on se hâte, mais l’eau qui nous arrive à la taille pour certains, ou juste aux cuisses pour d’autres, nous ralentit et nous fatigue beaucoup.

Tout à coup, j’arrive enfin en vue du bateau (pas le peine de se demander des détails du style « il sort d’où ce bateau ? » : ce n’est qu’un rêve). J’arrive par la poupe. Un très large derrière, carré, avec de grands escaliers pour atteindre le haut de cette étrange embarcation qui, visiblement, est sur le point de partir. Il faut que je me dépêche ou alors je vais rester là. Quand un homme – un des chefs – m’aide : « allez, monte ! Il était temps. – Et les autres ? – Nous ne pouvons pas attendre plus longtemps, il faut partir ». Je suis sur l’engin.

 

Suis un passage très flou dans mon esprit (il l’est plus encore, à l’heure où je tape ces lignes), avec un monstre que quelques personnes et moi parvenons à éviter ( monstre qui sautait beaucoup, à ce que je me rappelle).

 

Les survivants, toujours aussi dispersés mais suivant la même direction, descendent maintenant des rochers. Je ne sais pas où l’on va, mais on descend. Et c’est dur ! Il y a du vent (comme cette fois où on était aux Goudes et que Muriel était enceinte de Camille). Je n’arrive pas à garder mon équilibre et observe avec appréhension les vagues qui se fracassent sur les rochers, plus bas, non loin de moi. Je perds de vue celui qui me précédait. Je ne bouge plus, agrippée à la roche qui blesse mes mains. Chaque rafale me fait frémir. Tout le monde me passe devant. Ils ont l’air de n’avoir aucun problème, eux ! Soudain, j’aperçois Maman. Elle me voit et vient vers moi. Je remarque Jean-Charles qui arrive. Jean-Charles – je ne vois pas du tout ce qu’il vient faire dans ce rêve qui ne correspond pas du tout à son caractère – petit blond sportif aux yeux bleus est moniteur de tir à l’arc à l’UCPA de Bois-le-Roi et s’occupe surtout des enfants. Dans mon rêve, c’est lui qui nous avait indiqué l’itinéraire de descente que nous suivions. Mais il ne vient pas vers nous et empreinte un autre chemin. « Regarde, Maman ! On doit pouvoir passer par-là, suivons-le ! ». En effet, quand on arrive au point d’où il a disparu, il y a un escalier qui descend en hélice dans de sombres profondeurs. Nous nous y engageons, rapidement suivies par quelques curieux. Arrivées en bas, nous ne voyons personne. Il n’y a plus de mer. Juste des buissons, et par endroits quelques arbres, ou groupes d’arbres. L’atmosphère est lourde, silencieuse et chaude.

 

Je ne sais pas comment, on se retrouve dans la Twingo. C’est Maman qui conduit. Il y a quelque chose qui m’étonne : on fait du tous terrains et on n’est même pas secouées. Au bout de peu de temps la voiture tombe tout de même en panne. A ce moment, des gens surgissent de nulle part. On sort alors de la voiture et chacune se sauve de son côté. Je parviens à leur échapper, et finalement, j’arrive devant une maison. Au cours de la poursuite, je me suis envolée, difficilement et avec lourdeur au début, comme d’habitude, mais avec l’altitude, je semble gagner en légèreté. Je regarde par une fenêtre. A l’intérieur, il y a une petite dizaine de personnes, sûrement les bandits que nous fuyons ; et parmi eux, je vois Jean-Charles. Lui ! Je n’aurais pas deviné ! Mon sang ne fait qu’un tour. Il a dû guider les autres dans un traquenard et il faut que je les prévienne. J’espère qu’ils ne m’ont pas vue. Avant de partir, j’entends que l’un d’eux, qui faisait parti de notre groupe, se fait appeler par un autre nom que le sien… Or son nom, j’en suis certaine que son nom était véritable et qu’il n’était pas un traître : c’était un de nos chefs disparus. J’étais dans une sorte de véranda que je quitte par une fenêtre ouverte dans le toit. Je pars le plus discrètement possible, sans voler trop haut.

 

Ca y est, j’arrive au camp. Je vois un chef, ainsi que ma mère, qui les a rejoints. Je m’approche pour les avertir du danger et là, je vois Jean-Charles. Je m’envole à quatre mètres du sol. « Il faut que… je vous dise… » Je commence à parler en regardant le chef, mais Jean-Charles se rapproche. Comme attirée par un aimant, je redescends et atterris à quelques pas de lui. Il me regarde droit au fond des yeux. Je sens une douce sensation m’envahir, il me fixe toujours intensément. Je suis hypnotisée. Je me tais. J’oublie tout. Ce pourquoi je suis là. Ce que je voulais dire. Qui est réellement Jean-Charles. Ca, non, en fait, je le sais, mais cela m’est désormais complètement égal. En même temps, je me sens heureuse et paisible. Je me sens différente. Ma vie prend un sens différent. Il me demande :

-         Comment t’appelles-tu ?

-         Cécile…

Il fronce légèrement ses sourcils et je vois bien que ce n’est pas la réponse qu’il attendait. J’ajoute alors un nom que j’ai oublié mais qui n’est pas le mien.

-         Bien, le prénom est le même, mais si ton subconscient y tient.

-         Cécile, Cécile… Que se passe-t-il ? dit ma mère.

-         Ce n’est plus la même personne. Voilà ce qui a dû arriver à ceux qui ont disparu et qui ne sont pas morts. On ne peut plus rien faire.

-         Viens, me dit Jean-Charles.

Je ne vois plus personne d’autre que lui, mon nouveau chef. Je le suis docilement, comme s’il en avait toujours été ainsi.

 

Nous arrivons à l’endroit où j’espionnais tout à l’heure. Je me rappelle furtivement quelques paroles que j’avais alors entendues. « Quand on s’approche de lui, c’est lui qui peut provoquer cette douleur, volontairement ou non », «  elle n’agit pas sur Jean-Charles bien sûr »… Il y a cinq ou six personnes assises sur de hauts tabourets devant un bar. Jean-Charles me présente rapidement puis s’en va vaquer à ses occupations. Je suis à l’extérieur de la pièce. Poussée par une sorte de tout nouvel instinct de meute, sorte de sentiment grégaire, comme un tout jeune animal, je rentre dans la pièce pour me rapprocher des autres membres du groupe, avec cette envie de plaire qui est toute naturelle chez les jeunes. C’était pour moi comme si ces inconnus étaient mes « frères », ma « famille », et il fallait que je les rejoigne. Au moment où je pénètre dans la pièce, une douleur m’envahit soudainement et me fait reculer. Dans tout mon buste, en de multiples endroits, je sens comme des dizaines de points de côté qui me coupent le souffle. Un grand garçon d’une quarantaine d’année, brun, plutôt maigre et pas très beau, se lève et vient vers moi. La douleur s’atténue et mon attention se concentre sur lui. Il s’approche encore, se penche, et tend se joue droite. Je lui fais une bise sur chaque joue. A la façon dont il détourne sa joue gauche et prend un air mécontent, je comprends. Ainsi, je lui fais de nouveau deux bises, sur la joue droite uniquement. L’air satisfait, il sourit et me sert contre lui. J’ai alors une impression bizarre dans mon estomac et la douleur disparaît. J’entends «  il lui permet de ne plus avoir mal quand il est là ! Incroyable… ». Des chuchotements. L’homme est manifestement respecté. Je trouve que cela a assez duré et le repousse doucement puis m’éloigne. Je prends mon pouls au poignet. Mon cœur bât différemment, mais d’une façon très calme et très régulière. Je veux montrer cela à Jean-Charles quand je tombe nez à nez avec une femme du groupe qui me rejette. Elle a l’air très « occupée », et on dirait que ma venue l’incommode. Je crois que c’était la seule femme. Je la reconnais, mais dans mon rêve, cela ne me choque pas. Elle a l’apparence de Sophie Marceau…

Par Cécile
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Samedi 22 janvier 2005

KARAL 

 

 

 

Il était une fois, dans un pays lointain, bien lointain, à l'époque des fées, des sorciers et des enchanteurs, une immense forêt. Elle était si grande et si profonde que peu avaient osé s'y aventurer loin de l'orée, et un plus petit nombre encore en étaient revenu indemnes. Du haut du mont Tagreau, sur lequel était situé le château du bon vieux roi Marius, on pouvait apercevoir cette mer d'arbres se prolongeant jusqu'à l'horizon.

Le roi prenait de l'âge et n'avait aucun fils. La question de sa succession était grave et se faisait de plus en plus pressante. Il avait cinq filles et bien qu'il les aimât énormément, il regrettait de n'avoir aucun héritier pour le trône. D'autant plus qu'une sombre menace pesait sur le royaume...

 

Il s'approcha de l'eau, regardant stupéfait son reflet, puis tour à tour celui du soleil. Le ciel magnifiquement bleu perçait dans la clairière, annonçant le retour annuel de Perséphone parmi les mortels. Il toucha l'eau, et alors, sous ses yeux ébahis, il vit son reflet se troubler et fixa dans sa mémoire une image qu'il n'oublierait jamais. Intrigué, il se leva brusquement et se mit à courir.

- Dame Marine! Dame Marine!

- Qu'y a-t-il, Karal? répondit une subite et splendide apparition qui ne surprit pas du tout le garçon.

- J'ai vu une autre image que la mienne dans le miroir mouvant!

- Bien, mon enfant, tes capacités commencent à s'accroître. Tu approches sans doute de l'âge de la métamorphose.

- Cela veut dire que je vais pouvoir faire comme vous, des choses magiques...

Ses yeux brillaient comme si le plus beau jour de sa vie était arrivé.

- Calme-toi, Karal, mon fils. Ta croissance va continuer jusqu'à ce que tu aies atteint ton plein développement. Allons, calme-toi, je te le répète. Il faut savoir faire montre de patience.

Elle marqua un temps de pose et poursuivit :

- Je te promets de commencer bientôt tes leçons.

- Oh, merci!

Et il repartit en sautillant, un petit oiseau bleu virevoltant autour de lui.

 

Au château, c'était la débandade. On accourait de toute part pour hurler que le roi se portait mal. Ses cinq filles à son chevet, il allait bientôt rejoindre son épouse. L'aînée, Marianne, avait à peine douze ans.

- Ne vous tourmentez pas, mes enfants.

- Ménagez-vous, Sire, disaient les plus âgées entre deux sanglots.

- Marianne, viens là. Viens près de moi.

- Oui, père, répondit la petite qui ne parvenait pas à réprimer ses larmes.

- Je te confie tes soeurs, et le royaume à votre oncle Zalmor. Dès que tu seras en âge de te marier, le royaume reviendra à ton époux. Choisies le judicieusement...( sa respiration se faisait lente et difficile). Voilà, oh! Marianne...( ses yeux rougissaient). Appelez le sir Zalmor.

Le roi voulait lui dire quelque chose, mais il ne le put pas. Au moment même où Zalmor entra dans la pièce, un courant d'air glacé parcourut tous les êtres qui s'y trouvaient. Tous pleuraient sur le mort. Seule Marianne osa discrètement relever la tête, et fut certaine de ne remarquer aucune peine vraiment profonde dans les yeux de son oncle. Elle avait un mauvais pressentiment.

 

Karal et la fée Marine se promenaient au bord d'un lac quand elle révéla à Karal l'existence d'un grand danger pour les mortels, contre lequel il lui fallait lutter, sans quoi beaucoup périraient sans doute, et la nature risquait elle aussi d'en souffrir. Cette discussion sur le terrible Gord fit prendre conscience à Karal qu'en tant qu'enchanteur, il se devait de porter secours aux âmes mortelles faibles et innocentes, quand elles étaient menacées.

- Je dois partir quelque temps, Karal.

- Où donc, mère?

- De l'autre côté. Au pays des mortels.

- Mais, je croyais que nous ne devions pas interférer dans leurs affaires, du moins ouvertement, et qu'ils n'étaient rien pour nous, puisqu'ils avaient une existence si courte!

- C'est vrai, cependant dans certains cas, il faut transgresser cette règle.

- Dans un cas comme celui-ci?

- Oui. Gord est un sorcier maléfique. Habituellement, il vit au-delà de la frontière nord, là où il n'y a que glace et désolation. Ce qui est d'ailleurs son oeuvre.

- Son oeuvre?

- Il a décidé d'agrandir son royaume, et c'est outrepasser ce qui lui est permis.

- Mais les autres fées et enchanteurs ne peuvent-ils pas venir t'aider à lutter contre lui?

Il redoutait une réponse dont il était quasiment sûr.

- Non. C'est à moi et à moi seule qu'il a lancé un défit.

Elle jaugea rapidement Karal qui avait l'air peu convaincu.

- Si je demande de l'aide à te tante Scarabine, par exemple, il pourraient en faire autant de son côté. Et tu sais combien les combats entre sorciers peuvent provoquer de dégâts. Cela pourrait même dégénérer jusqu'à un combat général.

- Je ne peux pas venir, alors?

- Non, de plus, tu n'as pas encore atteint tes pleins pouvoirs.

Il regarda sa mère s'en aller, puis disparaître.

Les années passèrent sans qu'il n'eut de ses nouvelles. Désormais, il était à l'aube de l'âge adulte et commençait à devenir un enchanteur très puissant. Il agissait comme sa mère le lui avait toujours dit, caché des mortels. Ceci jusqu'au jour où il apprit que sa mère et Gord s'étaient entre-tués. Depuis, il vouait un ressentiment très profond à l'égard des mortels, qu'il jugeait responsables. Il n'intervenait plus jamais dans leurs affaires et rendait fous tous ceux qui pénétraient dans son domaine, la Grande Forêt, par divers sortilèges.

 

Marianne avait grandi et elle ne s'était guère trompée sur le compte de son oncle. Il terrorisait le peuple et agissait seulement pour son profit personnel, allant ainsi à l'encontre de tout ce que son père lui avait toujours enseigné. Elle devenait une jeune fille belle et resplendissante qui était très convoitée. On devine bien pourquoi. Dès lors commencèrent à se produire toute une suite d'événements étranges et sûrement pas fortuits. C'est ainsi qu'un jour, alors qu'elle effectuait sa promenade quotidienne à cheval, elle entendit un léger sifflement, suite à quoi son cheval bondit et s'emballa. Heureusement, elle revint indemne au château( elle était fine cavalière). Elle crut percevoir de la déception et de la colère dans l'attitude de son oncle. D'autres incidents de ce genre lui arrivèrent. Alors, elle comprit. Elle se rappela les paroles de son père : elle serait reine quand elle se marierait, et son oncle Zalmor partirait...C'était donc ça! Il voulait se débarrasser d'elle pour garder le pouvoir sur le royaume. En effet, c'était à elle seule que son père l'avait légué. Mais si elle venait à disparaître...Résolue, elle décida de s'enfuir en secret et d'aller se cacher pour chercher de l'aide. Mais où? Et vers qui aller? Elle chercha dans sa mémoire qui était digne de confiance et un souvenir lui revint soudain, comme une évidence : alors que son père était encore en vie, une bonne fée était venue les secourir d'un sorcier maléfique très puissant. Elle ne voyait qu'un endroit où la trouver : dans la Grande Forêt. Peu lui importait les nombreuses légendes qu'on lui associaient. Elle voulait sauver l'honneur de son père décédé, et l'ensemble de ses sujets des griffes de son oncle.

Elle partit la nuit même, à pas de loup, sur son cheval, alors que tout le monde dormait profondément. Personne ne se réveilla à son passage, pas même sous l'effet du bruit des sabots de sa monture trottant, comme sous l'effet d'un enchantement.

Quand elle arriva à l'orée de la forêt, noire et profonde, elle s'arrêta. La lune était pleine, mais il semblait faire sombre, si sombre dans cette étrange forêt. Un frisson de peur la parcourut de la tête aux pieds. Même la petite jument grise qui la portait sur son dos ne semblait pas très rassurée. Peut-être se demandait-elle pourquoi sa maîtresse la sortait à une heure pareille? Tout à coup, un épais voile noir recouvrit l'éclat ivoire de la lune, et Marianne crut entendre le hurlement d'un loup, en provenance du château. Elle ferma les yeux, et par une légère pression de jambes qui fit avancer sa monture, elle pénétra dans la forêt.

 

Un jour qu'il se promenait près des limites de la forêt, du côté de Tagreau, Karal vit une fillette entrer, et, ce qu'il n'apprécia pas du tout, elle le vit. Il prit son parti de la garder quelque temps et de la renvoyer ensuite chez elle, afin de dissuader tout mortel de venir le déranger. sous les cris d'angoisse de sa mère, il consentit à rendre l'enfant qu'il n'était pas vraiment parvenu à terroriser. Il rentra donc plus profondément dans la forêt afin d'y vivre en solitaire pour l'éternité. Les animaux de la forêt et les végétaux étaient touchés par sa peine et faisait tout pour faire plaisir à leur compagnon de jeu de jadis. Ainsi, comme par un accord tacite, ils ne facilitaient pas la tâche à ceux qui s'aventuraient un peu trop loin.

 

Marianne, toujours à cheval, progressait lentement dans la nuit. Il lui semblait pourtant ne rencontrer aucun obstacle sur son chemin. Elle se dit que la jument devait voir dans le noir, comme les matous du château, mais c'était bien plus que cela. Autour d'elle, pas un bruit, rien pour la distraire de sa quête. Elle allait sans savoir vers où elle se rendait, son cheval seul décidant de la direction à suivre, comme s'il savait quelle était leur destination.

Le soleil se leva et il fit étrangement clair dans cette forêt qui lui avait paru pourtant bien sombre, vue de l'extérieur. Les branches s'écartaient sur son passage, les oiseaux la saluaient maintenant, elle aperçut même quelques chevreuils et biches. Elle s'émerveillait de ce spectacle et en oublia la raison de sa présence. Il y avait même des fleurs, et de si étranges... Elle aperçut un étang, baigné par les rayons du soleil qui passaient entre les branches. Elle était lasse et avait un peu chaud. Elle déharnacha sa jument, puis s'étant dévêtue, gagna une eau qui lui parut douce et très agréable. Elle entreprit de faire quelques brasses et finit par se laisser simplement flotter à la surface de l'étang.

Karal sentait bien, ce matin, que la nature lui cachait quelque chose; et quand il vit des vêtements sur la rive, il sentit rancoeur et colère monter en lui. Qui donc avait osé s'aventurer aussi loin? Mais surtout, qui y était parvenu? Ses consignes étaient bien claires, pourtant. Et la Forêt toute entière avait été d'accord sur le fait qu'aucun être humain ne devait s'aventurer trop profondément. Karal était agacé. Qu'allait-il faire de cette personne? Il faudrait la renvoyer chez elle de façon à ce qu'elle n'aie plus envie de revenir. Derechef, se cachant derrière ses amis buissons qui le firent invisible et se rendirent transparents à sa vision, il entreprit de scruter l'étang. Alors, il vit sortir de l'eau la plus belle créature qu'il n'eût jamais vue. Le soleil faisait étinceler cet être inconnu d'une lueur mystérieuse. Elle paraissait grande, sans pour autant atteindre sa taille. Ses cheveux étaient couleur des blés d'été, et ses yeux reflétaient exactement celle de l'eau de l'étang. Il l'avait tout de suite reconnue. C'était la femme dont il avait vu le reflet dans l'eau, à la place du sien, il y avait environ dix années de cela. Depuis, il ne l'avait jamais complètement oubliée, se demandant toujours ce que voulait dire ce présage. Il ferma les yeux et repensa à sa mère, qui, à l'époque, avait paru tout savoir, semblant cacher avec amusement et patience un avenir qui ne lui était pas inconnu. Karal n'avait alors que très peu de pouvoirs. Désormais, il avait une très bonne connaissance du passé, mais il ne voyait que très rarement l'avenir, ou pour des choses banales, comme le temps à venir. Il eut envie d'aller lui demander ce qu'elle faisait là, mais il se retînt : comment expliquerait-il qu'il l'espionnait, alors qu'elle se baignait? Et elle, que voudrait-elle savoir? Non, il ne fallait pas qu'elle le voit. Après tout, ce n'était qu'une mortelle, et elle ne lui causerait sûrement que du tord.

 

Au château, on s'était aperçut de la disparition de Marianne, et la rumeur qu'elle était peut-être morte parcourut tout le royaume en une seule journée. Personne n'ignoraient les ambitions de son oncle Zalmor. En effet, il ne s'attarda pas et voulut se faire couronner roi au bout de quelques jours. Ce qui fut rejeté par le Conseil des Sages qui exigèrent le délai d'au moins une année et un jour. Zalmor y consentit, simulant ainsi la tristesse d'avoir perdu sa nièce, pour s'attirer la faveur du peuple et des soldats.

 

Karal sentit un souffle tiède lui réchauffer la nuque. Absorbé dans sa contemplation, il n'avait pas entendu la petite jument grise s'approcher. Sa surprise lui fit faire un mouvement brusque, qui provoqua aussi un sursaut chez la jeune fille, qui venait de se rhabiller.

- Qui est-là? mande-t-elle.

D'un doux hennissement, la jument lui répondit.

- Ah, c'est toi, Joyeuse.

Karal était ennuyé. La jument ne semblait pas vouloir le quitter, et voilà que Pinson, le petit oiseau bleu qui lui avait été offert et le suivait partout, s'envola. Il voleta doucettement avec la grâce et la légèreté qui lui étaient propres vers la jeune fille qui le regardait, émerveillée. Quand il vit l'oiseau revenir, la jeune fille à sa suite, et les branches des buissons se désépaissir, il comprit trop tard qu'on le voyait, et qu'il n'était plus la peine de disparaître. A regret, Karal sortit de sa cachette. L'oiseau bleu vint se percher sur son épaule. Marianne, comme hypnotisée, en oublia pour le moment de demander au jeune homme qui se tenait devant elle des explications, quant à son espionnage. Elle fut subjuguée par sa haute stature, mais ce furent surtout ses yeux que, dès cet instant, elle ne put plus quitter. Elle n'en avait jamais vu de pareils. Ils étaient verts, mais pas d'un vert commun, ils étaient de la couleur... de la forêt. Oui, c'était ça. Couleur des feuilles de cette forêt, mêlée d'une étincelle qui devait être celle du soleil. Globalement; il était beau. Mais quand on voyait Karal pour la première fois, c'étaient ses yeux qui attiraient irrémédiablement le regard. Ils semblaient si vifs, intelligents, profonds et tristes, songea Marianne.

Ils restèrent ainsi une minute, à s'observer en silence, sans d'ailleurs éprouver le besoin de parler. Marianne, surprise de son aisance face à un parfait inconnu, parla la première :

- Qui êtes-vous?

Elle se trouva bien impolie et voulut s'excuser.

- Pardonnez-moi. Vous ne me connaissez donc pas? Je suis la princesse Marianne, fille de feu le roi Marius, du royaume qui jouxte cette forêt.

- Je vous avais déjà vue.

Elle prit cela pour un assentiment.

- Je ne savais pas que des gens vivaient si profondément dans cette forêt, et m'étonne qu'il ne vous soit rien arrivé.

D'un air interrogateur, il suivait avec passion chacun de ses gestes, chacune de ses paroles. Elle prit cela pour une question, et poursuivit.

- Il paraît que des sorciers habitent cette forêt et en interdisent l'accès. Je suis venue demander secours à l'un d'eux. Peut-être est-ce pour cela que j'ai pu parvenir jusqu'ici sans encombre. Mais vous?

Sans répondre à sa question, il demanda, tachant de ne pas laisser transparaître son agitation :

- Qui cherchez-vous? Je peux peut-être vous aider.

- Une bonne fée qui aida autrefois mon père à sauvegarder notre royaume d'un sorcier maléfique.

" Gord", pensa Karal en fermant douloureusement les yeux. Marianne perçut sa peine qu'elle remit sur le compte de cet événement, que lui aussi avait sans doute vécu, et continua :

- Mon oncle Zalmor s'est emparé du pouvoir et règne en despote absolu sur le peuple. Je redoute quelque pacte avec le Malin.

Elle sentit qu'elle pouvait lui faire confiance.

- Je suis la légitime héritière. Il a essayé de me tuer à plusieurs reprises pour s'accaparer la royauté, et c'est pourquoi je me suis enfuie chercher de l'aide.

Ce court récit avait suffi à Karal pour tout savoir, pour comprendre tout ce qu'avait vécu et enduré Marianne. Alors, pour la première fois de sa vie, il eut honte de lui. Il repensa à son enfermement sur lui-même, à la mort de sa mère, alors que cette jeune fille se battait. Et sa vie lui semblait moins importante que celle de son peuple. Il eut envie de pleurer, de la serrer contre lui, de l'apaiser à jamais de tout malheur et de la garder avec lui.

- Venez, vous devez être épuisée, allons d'abord nous reposer. Le soleil pointe à l'horizon et va bientôt disparaître. Vous avez voyagé toute la nuit et toute la journée, il faut vous reposer.

Alors, elle se trouva quelque part, elle ne savait comment et voulant poser une dernière question, elle leva ses yeux vers Karal et eut juste le temps de dire avant de sombrer dans un profond sommeil réparateur : " Comment savez-vous combien de temps j'ai voyagé?"

 

- Zalmor!

- Oui, expira un être encore à moitié endormi.

- Est-ce ainsi que tu t'adresses à moi?

- Non, pardon, seigneur Gord, dit-il en s'asseyant. Où êtes-vous? Je ne vous vois pas.

- Je suis partout! Ah! Ah!

" De l'humour sorcier" , se dit Zalmor.

- Alors tu n'es pas encore roi?

- Non, seigneur, mais cela ne saurait tarder.

- Bien sur, hâte-toi. Et sache que lorsque j'aurais recouvert mes pleins pouvoirs, tu auras tout ce que tu voudras. Que cela te serve de motivation. J'ai hâte, hâte de retrouver ma puissance et de tenter à nouveau de conquérir le monde. Sais-tu que j'ai anéanti la plus puissante des fées?

" Et c'est reparti pour un tour " , se dit Zalmor. " Il me raconte tout le temps cette histoire. et comment une partie de lui a pu survivre, et rester à l'état latent jusqu'à ce que je la trouve, etc., etc., etc.

 

Marie se serrait contre sa soeur Joséphine. Il faisait froid, ils n'avaient plus de bois pour le feu. Ils avaient faim. Le méchant seigneur Zalmor les accablait d'impôts et prenait toutes leurs récoltes.

Karal, cette nuit-là, qui surveillait les mortels, eut pitié et donna au peuple le sommeil. Il visita même les rêves de quelques enfants pour les égayer et les rendre heureux, au moins l'espace d'une nuit. Dans tout le royaume, on dormit bien, sauf Zalmor qui redoutait quand même son soi-disant complice le sorcier Gord.

 

Quand Marianne ouvrit les yeux, elle se trouvait dans une grotte. Il y faisait presque jour et l'air était presque chaud, malgré l'absence de feu. Elle regarda autour d'elle. La grotte semblait se prolonger. La pièce dans laquelle elle se trouvait était spacieuse et aménagée de toute sorte d'objets étranges ou plus communs. Elle était couchée dans un lit, soigneusement bordée, et il y en avait un autre un peu plus loin, mais il était vide. Elle se sentait en pleine forme et n'avait aucune idée de l'heure qu'il pouvait bien être. Cependant, son estomac lui enseigna rapidement qu'on devait être à une heure avancée de la matinée. Elle se retourna et se trouva face à face avec Karal. Elle lui sourit en s'étirant.

- J'ai très bien dormi et cela m'étonne, vu les circonstances... Où sommes-nous, au juste?

- Vous pouvez vous considérer chez moi.

- Vous voulez dire que c'est ici que vous dormez et logez?

- Oui, mais pas toujours. Parfois je reste dans la forêt que je considère comme ma maison, et m'y sens moins seul.

- Vous vivez seul, ici?

- Oh non! La forêt est habitée par un grand nombre d'êtres et beaucoup sont mes amis, mais je vois ce que vous voulez dire. Dans cette caverne, je suis seul.

- Pourquoi?

- Je... Je ne peux pas vivre avec les autres humains.

Karal se tut et se leva, après quoi, s'étant éloigné, il disparut.

Marianne, qui pensait l'avoir outragé, voulut lui présenter ses excuses et se dirigea là où elle l'avait vu partir. A sa grande surprise, cette pièce-ci de la grotte était complètement vide. Elle commençait sérieusement à s'interroger sur ce mystérieux jeune homme. Plongée dans ses réflexions, elle sortit machinalement de la grotte, quand elle entendit un grondement sourd et menaçant qui la fit tressaillir. Elle aperçut alors sa jument étendue sur le flanc et blessée, entourée d'une meute de loups. Marianne recula et voulut se réfugier dans la grotte, mais elle fut incapable d'en retrouver l'entrée. Elle ne se rappela pas, d'ailleurs, l'avoir jamais empruntée. Joyeuse la regardait avec des yeux affolés et désespérés, mais elle était encore vivante. il lui fallait faire quelque chose. Tout à coup, une pensée horrible lui traversa l'esprit; elle pensa au jeune homme dont elle ne connaissait même pas le nom : il avait peut-être été dévoré! Maintenant, les loups se rapprochaient dangereusement et l'entouraient peu à peu. Elle recula encore et se trouva le dos contre un arbre gigantesque, sans plus pouvoir bouger. Elle ne voyait plus aucun espoir dans sa situation. Elle sentait presque leur haleine de carnassiers tellement ils étaient proches. A peine fermait-elle les yeux qu'elle entendit, provenant de toute part et de nulle part à la fois, une voix qu'elle connaissait et qui dit avec autorité : " Laissez-la! Et le cheval aussi. Retournez sur votre territoire de chasse." Alors, elle rouvrit les yeux, et eut juste le temps de voir les loups déguerpir à l'approche d'un homme. Quand ils furent à distance raisonnable, il sembla à Marianne qu'ils le saluèrent d'un hurlement plaintif et soumis. Quand elle le reconnut, Marianne courut vers lui et se réfugia dans ses bras.

- Oh, merci, merci mille fois! Je ne sais comment vous remercier. J'ai eu si peur. Comment avez-vous fait? Non, ne me le dites pas : je le sais.

Il plongea son regard dans celui de Marianne et dit :

- En effet, vous le savez.

Ne lâchant pas sa main qu'il avait prise quand elle s'était réfugiée contre lui, il s'avança vers le cheval étendu qui perdait du sang, beaucoup de sang.

- Pouvez-vous faire quelque chose pour elle, chuchota presque Marianne.

- Oui, cela ne me posera aucun problème.

Karal lui demanda de s'éloigner un peu. Il apposa ses mains sur l'encolure meurtrie de Joyeuse, tout en lui parlant pour la rassurer et la calmer, et Marianne assista à quelque chose qu'elle n'oublierait jamais. Deux lumières, comme deux nuages, un vert et un bleu, s'entremêlèrent autour de la jument. C'était magnifique. Un instant, les oiseaux se turent et Karal murmura, après quoi tout redevint normal. Joyeuse se leva et partit brouter plus loin, comme si de rien n'était. Tout cela n'avait duré que quelques secondes, mais Marianne, qui n'avait pas cessé de regarder l'étranger d'un oeil nouveau, s'en rappellerait comme une scène de plusieurs minutes. Elle courut flatter l'encolure du cheval qui ne portait plus trace de ses blessures, et s'avança vers Karal.

- Je n'avais jamais rien vu de semblable.

- Oui, nous agissons souvent en cachette. Attendez, laissez-moi enfin me présenter : je suis l'enchanteur Karal, mais je ne me fais appeler que par mon nom, comme tous les sorciers.

- Enchantée, dit-elle en souriant, puis une lumière éclaira ses yeux. Il savait ce qu'elle allait lui dire, mais la laissa parler, pour le plaisir de l'entendre.

- Vous connaissez sans doute la fée dont je vous aies parlé?

- Hélas, elle n'est plus dans ce monde. C'est le sorcier maléfique Gord qui l'a faite disparaître lors du combat dont vous m'avez parlé. En réalité, ils se sont terrassés l'un l'autre.

- Je suis désolée, je ne savais pas. Y a-t-il autre chose que vous m'ayez caché?

- La fée Marine...était ma mère.

Il préférait ne pas trop en parler. Mais il avait l'impression que Marianne lui avait permis de surmonter ses faiblesses, sa rancoeur passée, d'accroître ses pouvoirs, et surtout il était poussé par une irrésistible envie de lui faire plaisir.

- Voulez-vous visiter mon royaume, princesse? reprit-il, jovial.

- Mais avec plaisir, prince, répondit-elle, amusée. Elle comprit qu'il fallait mieux écarter le sujet délicat pour l'instant. Karal siffla et un bel étalon alezan doré surgit de nulle part. Il installa Marianne sur son dos puis prit place devant elle. Ils entreprirent alors une promenade dans la forêt, Pinson à leurs côtés. A la leste allure de l'étalon, Marianne, les bras serrés autour du buste de Karal, ne pensait plus à rien d'autre qu'au présent. Elle avait l'impression de rêver. Tout autour d'eux était beau et elle se sentait en sécurité. Karal y était vraisemblablement pour beaucoup et éloigna probablement les pensées négatives, si bien que plusieurs mois passèrent sans que la jeune femme ne s'en aperçoive.

Une nuit cependant, surmontant tous les sorts, elle rêva de son père et ressentit l'urgence qui l'avait conduite dans la forêt. Elle ne se réveilla pas, mais Karal, la sentant tressaillir contre lui, comprit qu'il ne pourrait pas plus longtemps la retenir hors de tout, qu'elle était libre; et par dessus tout, les paroles de sa mère lui revenait : " Il se devait de porter secours aux âmes mortelles faibles et innocentes quand elles étaient menacées" . De plus, il connaissait les pouvoirs du mal.

Au petit matin, quand elle se réveilla, Karal la regardait, couché à côté d'elle comme d'habitude, mais la tristesse avait regagné son regard.

- Qui a-t-il?

- Il est temps de partir, répondit-il avant même qu'elle le lui ait demandé de l'aider, et sans qu'elle sache qu'il était prêt à donner sa vie pour cela.

Ils gagnèrent rapidement l'orée du bois à cheval. Là, Karal stoppa.

- Je sors de mon territoire, expliqua-t-il.

- Est-ce dangereux? s'enquit-elle, toujours aussi attentionnée.

- Je peux rencontrer des sorciers ennemis et avoir à me battre. Peut-être l'un d'eux est-il aux côtés de ton oncle Zalmor?

- Tu étais à l'abris dans la Grande Forêt?

- Les sorciers évitent généralement de s'aventurer sur les territoires des enchanteurs ou des fées, en vertu d'un vieil accord. Ils ne recherchent pas toujours à combattre, tu sais. Mais celui qui s'aventure avec d'hostiles intentions sur le territoire d'un autre a beaucoup plus de chances de périr. Mais, il n'y a pas que cela. Je ressens une présence et un pressentiment étrange...

Ils sortirent de la forêt et Karal les changea en mendiants afin qu'ils puissent faire route tranquilles et dans l'anonymat. Une rumeur ce mit néanmoins à courir le royaume que des "miracles" se produisaient un peu partout. C'est ainsi qu'il y eut plus de nourriture et qu'entre autres, un bébé fut sauvé des flammes. Tout cela parvint aux oreilles de Zalmor et de Gord, qui le poussa à prendre le pouvoir immédiatement.

 

C'est alors que Karal sut qu'elle était cette présence. Cela lui apparut clair comme de l'eau de roche et il prononça tout haut : " Gord" .

- Qui est-ce?

- Le sorcier qui est dans l'ombre de ton oncle, Marianne.

- Mais il ne devrait pas être mort?

- Non, c'est lui, j'en suis certain. Mais quelque chose chez lui ne va pas bien. Normalement, ses pouvoirs sont si puissants...Normalement!

- Il aurait donc été gravement atteint lors de son combat avec te mère la fée Marine?

- Oui, mais je pense qu'il est même séparé de la plupart de ses pouvoirs. Attends une minute... Ne m'avais-tu pas dit que ton oncle voulait s'emparer du pouvoir?

- Oui.

- Je veux être sûr qu'il s'agit bien de ce que je crois. Des phénomènes bizarres ne l'accompagnaient-ils pas?

- Comme un courant d'air glacial?

- Il faut faire vite ou Gord va se régénérer.

Tout en se dépêchant, il lui fournit une explication instantanée à ses propos par télépathie.

- Il existe sur la couronne des rois une pierre magique dont les mortels ignorent les vertus, et dont ils ne peuvent de toute façon pas se servir. Si Gord la possède, il retrouve ses pouvoirs.

- Mais il n'a plus de pouvoirs matériels.

- Il est sûrement en train de prendre possession du corps de Zalmor, en manipulant son esprit; il pourra donc la toucher, la prendre!

- Pourquoi ne m'a-t-il pas envahie à la place de mon oncle?

- Tu es pure et l'antinomie de ce qu'il représente. Il n'aurait pas pu te corrompre.

- Mais Zalmor ne peut pas être roi! Il reste encore un peu de temps : je suis disparue il y a moins d'un an!

 

Ils arrivèrent au château, passèrent le pont levis au galop des montures qu'ils avaient retrouvées. Marianne conduisit Karal à la grande salle où avaient lieu tous les événements importants. La voyant une vague de bonheur envahit la cour. Tout le monde l'avait crue morte. Elle s'approcha du Conseil.

- Que se passe-t-il?

- Il vous faut aller saluer le roi, votre oncle... Tout laissait croire à votre mort. Tenez, regardez cet objet.

Mettant la main dans sa poche, le grand conseiller pâlit soudain. La preuve indubitable de sa mort s'était envolée. Un rire sarcastique entoura soudain l'assistance et le ciel s'obscurcit. Et, sortit du corps de Zalmor, qui périt sur le coup, le maléfique Gord dont le ricanement cruel emplit chacun d'un terrible effroi, sauf Karal. Il restait immobile et son visage impassible était celui d'un homme déterminé. Marianne qui se réfugia contre lui sentit la puissance grandissante d'une immense force qui lui était inconnue.

- Je suis de retour! Ah, ah! hurlait à vous glacer le sang Gord qui paraissait immense et terrifiant.

- Mais... Que sens-je? N'y aurait-il pas un confrère dans la salle, hors de chez lui? gronda-t-il.

- Sortons, dit Karal.

- Et pourquoi cela, hein?

Ce disant il foudroya Karal qui fut un peu pris au dépourvu par tant de puissance et projeté à un kilomètre du château. Mais il faut bien dire que c'était son premier combat.

- Enchanteur de pacotille, tu es chez moi! maugréa-t-il en sortant, déterminé à achever Karal. Ce dernier, fortement affaibli, ne pouvait qu'essayer de se défendre, mais ne voulait pas fuir, abandonner celle qu'il aimait. Tout à coup, à la suite d'un choc d'une violence extrême, il s'évanouit dans la nature, aux deux sens du terme. Gord s'apprêtait à l'achever quand une petite voix le tira hors de sa torpeur.

- Pitié, laissez-le. Faites de moi ce qu'il vous plaira, mais laissez-le.

C'était Marianne.

- Qui ainsi donc ose me dicter ma conduite?

Distrait un instant, il ne vit pas où Karal disparut et, persuadé que s'en était fini, regagna le château. Un bosquet avait pris Karal sous sa protection.

 

Gord se rendit maître de tout, enferma Marianne au donjon et la condamna à une mort publique affreuse. Il entreprit également de tout réaménager à son goût, délivrant ainsi les scélérats, meurtriers et autres dangereux criminels.

 

Accroupie dans son étroite cellule, Marianne pleurait. Elle pleurait sur elle-même, son incapacité à succéder à son père, le malheur des gens dont elle se jugeait responsable, sur la mort de Karal qu'elle avait peu connu et pourtant plus aimé qu'elle ne l'aurait jamais cru possible. Qu'allait-elle, qu'allaient-ils tous devenir? Et cette mort horrible qui lui était réservée! Elle se recroquevilla sur elle-même et pensa très fort à Karal. Peut-être son esprit avait-il survécu, comme celui de Gord, et lui apparaîtrait-il. Au lieu de cela, une figure inconnue mais néanmoins familière lui apparut.

- Bonjour, mon enfant, relevez-vous et ne craignez rien. Je suis la fée Marine. J'ai fini mon passage sur Terre et ne puis pas vous aider. Mais mon fils, Karal, est encore en vie, et le peut, avec votre aide.

- Que dois-je faire? s'empressa-t-elle de demander.

- Utilisez la force de votre amour, et, s'il est plus fort que tout, il triomphera du mal.

Sur ces mots, elle disparut. Immédiatement, Marianne focalisa son esprit sur Karal, chaque instant qu'ils avaient partagé tous deux. Elle ferma les yeux pour mieux se concentrer.

 

Etendu sur le côté, Karal respirait toujours, camouflé par le bosquet d'arbres qui l'entourait. Il sentait son esprit s'éloigner, petit à petit, prêt à sortir de son corps. Mais un appel soudain et prolongé le raccrocha encore un peu à la vie et il se remit à penser consciemment. Il se devait de lutter, de vaincre, quoi qu'il arrive. Il devait absolument ça à sa mère et à Marianne. Fronçant les sourcils et plissant les yeux, il concentra ses forces à l'extrême et le doux flux réparateur et protecteur, dont il avait usé sur Joyeuse, le soigna. Ceci ne c'était jamais vu. Aucun sorcier n'était capable de s'auto réparer seul, alors qu'il était parvenu plus près de la mort que de la vie. Il se décontracta et se leva, plus déterminé que jamais. Sur son passage, la lumière renaissait et l'herbe repoussait.

 

Gord vit arriver ce flot de lumière et de vie, formant une brèche dans le territoire du mal, et, par conséquent, en lui-même. Il n'eut pas le temps de dire un mot que la lumière réinvestissait le château, et Karal, qui portait Marianne, arriva. L'ayant délicatement déposée, il s'avança avec force et colère vers Gord, qui se sentait plus faible, et qui par lâcheté, mais aussi ébahi par tant de puissance, s'inclina. Karal, avec une haine presque égale à sa force prononça, s'apprêtant à achever le sorcier :

- Voilà pour ma mère et tout le malheur que tu as causé!

- Non, Karal!

Il se tourna vers Marianne, l'air interrogateur.

- Ne deviens pas comme lui. Fais plutôt régner le bien et le bonheur. Laisse-lui la vie sauve, mais empêche-le à tout jamais de nuire.

C'est à partir de ce jour qu'un mendiant aveugle servit dans le château.

 

Dès la victoire du bien, les nuages se dissipèrent et le territoire de Karal s'étendit sur le royaume. La Grande Forêt continua quand même à tenir le peuple à l'écart, permettant à Karal et Marianne de se retrouver seuls et de revivre avec bonheur la vie dans la forêt, quand ils le désiraient. Karal avait fini son rôle et devait de nouveau se cacher des mortels pour alimenter mythes et légendes. Marianne mit une de ses soeurs sur le trône. Et après s'être dûment assurée de la loyauté et de la bonté du nouveau roi, elle disparut à jamais. En réalité, elle alla vivre avec Karal dans la Grande Forêt. On raconte même qu'il lui aurait donné la vie éternelle et qu'ils auraient conçu deux enfants, une fille et un garçon. Certains prétendent même les avoir vus. Mais personne ne peut s'aventurer bien loin dans la Grande, mystérieuse et magnifique Forêt qui borde le royaume du feu Roi Marius.

 

 

 

Fini le 13/07/98, tapé le 25/08/99

par Cécile.

Par Cécile
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Mardi 29 mars 2005

Un trou noir

 

Il y avait un bruit infernal. L'homme avait peur, autour de lui, des cris, des suppliques. Il attendait. Il attendait son tour, sans doute. Mais qu'attendait-il, au juste? Qu'avait-il fait, mais qu'avait-il bien pu faire pour être là? La mémoire lui faisait défaut à ce sujet, il ne savait même plus qui il était. "Rester calme, surtout ne pas paniquer", se disait-il pour se rassurer. Mais ce qui lui faisait le plus peur, ce n'était pas les horribles gémissements qui l'entouraient - et pourtant ils lui glaçaient le sang - mais le fait que sa tête était emplie d'un grand vide. Un gouffre si profond qu'il lui semblait n'avoir jamais rien vécu. Et il découvrait avec appréhension ce qui l'entourait. Pourquoi faisait-il aussi sombre? Tachant de reprendre ses esprits, il entreprit alors d'"explorer" les lieux du regard. Il eut d'abord du mal, mais ses yeux s'habituèrent un peu à la pénombre, et ce qu'il vit ne le rassura pas. La pièce était petite et ressemblait à une cellule, mais y avait-il seulement une fenêtre? Il fallait qu'il le sache, aussi se leva-t-il, et à peine eut-il entrepris quelques pas qu'il entendit une courte sonnerie, puis un bruit sans doute provoqué par un appel d'air, et certains gémissements se firent plus ténus, d'autres plus suppliants. Alors il entendit un pas lourd et décidé qui semblait se rapprocher, suivi de quelques autres. Il entendit que l'homme composait un code, puis la porte s'ouvrit. Aveuglé, il ferma les yeux pour ne les rouvrir que quand la porte se fut refermée. D'abord il ne perçut que des pas, une autre porte qu'on ouvrait, il reconnut aussi le bruit que font des pieds traînant, ne voulant pas aller là où on les emmène. Puis le calme s'installa. Il se rendit alors compte qu'il n'était plus seul : il percevait le bruit d'une respiration se rapprochant. Instinctivement, il recula, mais buta contre quelque chose et tomba à la renverse. Une voix se fit alors entendre.
- Non, ne crains rien.
Ce disant, il le releva et s'empressa d'ajouter :
- Ce n'est pas de moi que tu dois avoir peur, mais d'eux, dehors.
- Qui?
- Ah, tu es nouveau! Je m'appelle Armand.
- Qui?
- Est-ce les seuls mots que tu connais? Comment t'appelles-tu?
- Je...Je...
- Tu ne te rappelles plus et c'est aussi bien comme ça, après tout.
Armand s'éloigna pour s'étendre sur ce qui devait être un lit, mais l'homme voulait encore parler, il voulait essayer de comprendre. D'autre part, il avait ressenti de la mélancolie, une sorte de douleur profonde dans la voie de son interlocuteur. Il le rejoignit alors et lui demanda doucement si cela allait. Armand se mit alors soudainement à sangloter.
- J'aimerais pouvoir te dire que tout va bien, je voudrais, mais...
- Calme-toi. Pour l'instant tout va bien.
L'homme posa alors sa main sur l'épaule d'Armand pour le réconforter, il savait que toute parole était inutile. Ils restèrent ainsi plusieurs minutes, sans bouger, dans ce silence, qui, parfois, laissait échapper une plainte plus ou moins rapprochée. Ce fut Armand qui parla le premier, coupant le silence et voulant sans doute penser à autre chose.
- Il va falloir songer à te trouver un nom, le Nouveau, ce sera plus commode!
- Oui, c'est vrai, répondit il en souriant. Et se relevant, il manqua de tomber pour la deuxième fois, cette fois rattrapé par Armand.
- J'ai du mal à m'habituer à la pénombre.
- Cela viendra, allez, viens, je vais te montrer ton lit.
Les deux hommes se couchèrent mais mirent du temps à trouver le sommeil. L'un avait peur de ce qu'il ignorait et croyait deviner, et l'autre de ce qu'il savait.

 

Sentant une légère pression sur son épaule, il se retourna et vit Armand, qu'une pâle lueur éclairait. Celui-ci lui souriait. Il lui fit signe de se lever, et arrivant devant une fenêtre, il le regarda d'un air complice.
- Pourquoi ne me l'as-tu pas dit?
- Je voulais te faire la surprise. Il y a si peu de bonheur dans ce qu'il nous reste...
Les deux hommes se turent pour admirer le lever du soleil, qui parut plus splendide que jamais pour le nouveau venu. Peu à peu, lentement mais sûrement, il s'élevait dans le ciel pour reprendre sa place le temps d'une journée qui serait sûrement magnifique, à l'extérieur...
- Bientôt ils vont venir nous chercher pour manger, et nous faire "sortir", pour nous garder en bonne santé, comme ils disent, murmura Armand. L'autre homme taisait les questions qui lui brûlaient les lèvres; de toute façon, il saurait probablement tout assez tôt. La veille, la douleur d'Armand l'avait ému, et il le sentait maintenant si lointain, si fermé, qu'il préférait garder le silence. Et avec le soleil semblaient renaître les plaintes, simplement étouffées par la nuit. Il se demandait ce qu'il faisait là. Il ne s'était même pas douté que la pénombre pouvait être due à la nuit! Peut-être était-ce à cause de l'atmosphère qui émergeait de l'endroit où il se trouvait, qui rendait tout si noir, qui rendait son avenir si sombre et incertain. Il se résolut à attendre ceux qui devaient venir avec un certain courage dont il ignorait la provenance.

 

Par Cécile
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Lundi 2 mai 2005

Crime

 

 

 

 

Chapitre premier : mystère

"Hors de question ! C'est hors de question !

- Comme tu veux, docteur, toi et toi seul choisis ta destinée..."

Sans attendre la suite, le docteur Gordet se leva brusquement et sortit par la porte la plus proche, qu'il claqua juste derrière lui.

Dans sa voiture, sa bonne vieille Renault 5, il se sentit quelque peu soulagé. En fait, il était toujours pris de sueurs froides et ne cessait de repenser à la proposition de l'homme. Peu à peu, l'état de colère duquel il était sorti de la maison se métamorphosa en peur. Il repensa à la dernière phrase de l'homme : qu'avait-il donc voulu dire ? Il était fou, c'était certain. Et cette affreuse...Ce qui n'avait été qu'une brûlure légère puis s'était apaisé, lui picotait de nouveau la cuisse de plus en plus violemment.

Il arrivait chez lui. Tout le monde dormait. Pour ne pas réveiller sa femme qui s'endormait difficilement, et qui plus est avait le sommeil léger, il se coucha sur le canapé du salon.

 

"Age ?

- 35 ans.

- Voilà, vous pouvez emmener le corps. Madame Gordet, encore une fois, toutes mes condoléances, votre mari était un homme formidable, à ce qu'on m'a dit... Voulez-vous boire un café ? S'il y a quoi que ce soit que je puisse faire pour vous, n'hésitez pas à m'appeler, tenez, voici ma carte." Madame Gordet ne leva même pas les yeux. mais elle pleurait, elle pensait, pourquoi Henri était-il donc mort ? L'inspecteur Volec, la voyant si silencieuse et noyée dans le chagrin de la mort d'un proche, lui mit sa carte dans les main et lui dit : "N'oubliez pas. Appelez-moi si vous vous rappelez de quoi que ce soit... C'est important, vous comprenez ?" Elle hocha la tête en signe d'acquiescement, mais que voulait au juste cet inspecteur ? Que savait-il de ce qu'elle endurait ? Elle serrait Sophie et Antoine dans ses bras, qui, quoiqu'ils ne comprissent pas trop ce qui se passait, adoptaient la même attitude que leur mère.

 


Chapitre deuxième : Martin

Assis, tout en regardant le journal télévisé, Martin caressait Maïeka, dont le soyeux et fourni pelage lui rappelait des souvenirs. Lors d'un séjour dans le Massif Central, il avait découvert des loups, séquestrés dans un coin isolé de tout. Enfermés dans des cages minuscules et mangeant sans doute très peu, les animaux étaient devenus squelettiques et faisaient peur à voir - aux deux sens du terme. Cette nuit-là, Martin avait entendu des hurlements étranges qui l'avaient tiré hors de son sommeil et l'avaient attiré près des cages. Le spectacle le choqua et le marqua profondément. Dès le lendemain, à l'aube, il appela la police, mais ne parvint malheureusement qu'à sauver un louveteau : le propriétaire des lieux, en apercevant la police, avait tué "ses" loups, "les siens" avait-il dit. Malgré tout, même si personne ne le sut, un petit loup fut épargné à temps grâce à Martin. Dans leur précipitation, les agents n'avaient pas remarqué le petit être frêle et terrorisé, étendu sur le flanc de sa mère, morte. Quand ils furent partis, Martin prit le louveteau et l'emmena avec lui. Plus tard il découvrit que c'était une femelle et la nomma "Maïeka". Personne ne pouvait deviner, en les croisant dans la rue, que cet homme à l'air inquiet ou d'autres fois paisible promenait une louve à ses côtés : Maïeka ressemblait à s'y méprendre à une chienne, type Berger Allemand, de par sa couleur; et elle paraissait si gentille que l'on voyait là une "bonne bête". En fait, il n'y avait aucun doute que du sang de chien coulait dans ses veines.

Les informations télévisées terminées, il se leva, s'étira, bailla puis alla nonchalamment vers la fenêtre. Il écarta le rideau et aperçut plusieurs voitures de police garées juste dans la rue d'en face : devant chez les Gordet. Peut-être poussé par la curiosité - mais il n'en était pas pour autant exempt de crainte - il descendit dans la rue accompagné de Maïeka pour se rendre chez le docteur Gordet. Il croisa l'inspecteur Volec dans la rue et considéra l'espace d'un instant l'homme un peu gras, visiblement tracassé par une affaire. "Voilà le type d'homme qui pense plus à sa gloire personnelle, à son envie que tout lui cède, qu'au malheur des pauvres gens. Quel idiot ce Gordet ! Mourir si jeune et laisser une femme et deux jeunes enfants derrière soi.", pensait Martin.

Le lendemain, il pleuvait; Martin promenait Maïeka quand il croisa deux femmes qui parlaient du temps : "Quel temps de chien !

- Tu l'as dit : il pleut trop à cette époque de l'année ! Vivement le retour des beaux jours.", se plaignaient-elles. Martin avait décidément du mal à comprendre tous ces gens qui haïssaient le mauvais temps. Il est vrai qu'ils avaient quelques fois de bonnes raisons, lui-même, certaines fois, regrettait qu'il ne fasse pas beau. Mais après tout, sans pluie, pas d'arbres, d'herbe, de rivières...Un bel orage était si impressionnant parfois, et il était si agréable d'avoir le visage fouetté et caressé par le vent. Il s'interrompit dans ses réflexions en se rendant compte que le tonnerre grondait. Maïeka n'était plus là. Il ne s'en inquiéta pas car elle n'allait jamais bien loin et revenait toujours; il s'abrita en attendant que l'orage passe, puis retourna sur ses pas et repassa devant le parc qui devait être vide aujourd'hui à cause du mauvais temps. Maïeka était là, dans le bac à sable, et à ses côtés se trouvait une enfant. Maïeka adorait les enfants et était incapable de la moindre méchanceté envers eux, même s'ils pénétraient sur son territoire - l'appartement - sans prévenir; mais s'il s'agissait d'un adulte inconnu et mal intentionné... La petite fille riait en caressant la louve, ses yeux étaient encore humides et rougis, mais elle ne pleurait plus. "Alors, Maïeka, tu as trouvé une nouvelle amie ?

- C'est votre chienne ?

- Oui

- Elle est vraiment gentille. Elle a vu que je pleurais et elle est venue me consoler.

- Que fais tu seule ? Tu es perdue ?

- Non, mais... j'ai eu peur de l'orage. Mais maintenant ça va mieux." Elle tremblait en disant ces mots; ce devait être le froid et la peur, songea Martin. Il la raccompagna chez elle et lui avoua que lui-même avait une peur bleue de l'orage quand il avait son âge, mais que cela était passé en grandissant, et qu'il en était de même pour tout le monde. Cela rassura la fillette.


 

Chapitre troisième : l'inspecteur Volec

En rentrant chez lui, l'inspecteur Volec claqua la porte, jeta son chapeau et son imperméable, et se dirigea derechef vers la salle de bain. Pendant que son bain coulait, il se rendit dans la cuisine, sortit un pack de lait et se mit devant la télévision. Chaque fois qu'une affaire le tracassait, il adoptait inéluctablement ce même rituel. Plusieurs fois, il lui était arrivé de s'endormir là et d'oublier ainsi son bain...Mais ce jour-là, il était bien réveillé. Il attendait les informations de onze heures, alors qu'une ombre silencieuse et grandissante se rapprochait de lui, à petits pas et sans crainte. L'appartement était peu éclairé, mais il aurait dû voir l'ombre. Sans doute l'état dans lequel il se trouvait l'empêcha-t-il de la remarquer, mais quand elle le frôla, il s'écria : "Mara ! Excuse-moi, j'ai encore oublié de te donner à manger !" Il se hâta vers la cuisine, suivi de près par sa magnifique chatte grise de sept ans. Tandis qu'il lui préparait sa pâtée, elle ronronnait de plaisir en se frottant contre les jambes de son maître. Une odeur étrange étroitement liée à un mauvais pressentiment la rebuta un peu, mais elle avait l'habitude car son maître était toujours couvert d'une dizaine d'odeurs nouvelles chaque jour.

Volec courut dans la salle de bain arrêter l'eau de justesse et se plongea dans son bain. Là, enfin, il commença à réfléchir. Trop peu d'indices. Une affaire bien étrange, et il n'en avait pas l'habitude. Un docteur de trente-cinq ans, en pleine santé, retrouvé mort chez lui, sur son sofa au petit matin par son fils. Aucune empreinte, aucun indice, rien, si ce n'est cette mystérieuse trace sur sa cuisse. Cela ressemblait à première vue à une piqûre, comme celles que l'on vous fait pour un vaccin. Peut-être l'autopsie révélerait-elle quelque chose d'autre. En attendant, Volec essayait de se détendre, sans cependant vraiment y parvenir. Il savait ce qui l'attendait le lendemain : visite du quartier, de tous les endroits où le docteur aurait pu se trouver la veille. Il fut tiré hors de sa réflexion par le retentissement de la sonnette d'entrée. Il avait complètement oublié ! Sa belle soeur venait manger chez lui. Il sortit nonchalamment de sa baignoire pour enfiler son peignoir de bain. "J'arrive".


 

Chapitre quatrième : le début

Martin venait d'ouvrir ses volets. La journée s'annonçait splendide. A l'horizon, le soleil faisait déjà plus que pointer, il remarqua un phénomène qui le ravit, par sa simplicité et son côté magique. Non, cela ne pouvait pas être un avion. C'était trop gros, la lumière trop vive, la pente de chute trop raide. "Une météorite", se dit-il. "Je me demande s'il est possible d'en observer le jour." Il s'étira, ouvrit la porte de la cage du cochon d'Inde, la nettoya un peu et le nourrit. Ce faisant, il observait Maïeka et le cobaye qui se faisaient fête. A son goût, c'était un spectacle adorable. Il faudrait qu'il songe peut-être un jour à prendre un autre animal. Maïeka avait en effet toujours besoin d'afficher son amour maternel.

Une fois prêt, il laissa un mot à l'entrée de son appartement et sortit, Maïeka sur ses talons. A peine dix minutes plus tard, on sonna puis on entra dans l'appartement.

"Dommage que monsieur Hatleau n'ait pas été chez lui. Cette fillette m'a juste dit qu'il devait être sorti et qu'elle était juste venue rechercher son... cochon d'Inde, je crois. Quand j'ai essayé de tirer des renseignements d'elle, elle n'a pas arrêté de louer M. Hatleau, et surtout sa chienne, qui l'auraient réconfortée un jour d'orage.

- Je sais, inspecteur, vous faites ce que vous pouvez. Mais l'enquête doit avancer. Apparemment, ce monsieur n'a rien à se reprocher. Laissez tomber et continuez.

- Mais, commissaire...

- Si, j'insiste. On est déjà assez renseigné sur lui.

- D'accord", dit Volec à regret.

Il était envahi d'un pressentiment étrange concernant ce M. Hatleau, mais il n'avait pas le choix. L'avenir soutiendrait peut-être son opinion, et clouerait ainsi le bec à ce commissaire de malheur qui l'entravait toujours dans ses enquêtes. Son téléphone cellulaire retentit. "Excusez- moi, commissaire...d'accord...c'est entendu, j'arrive. C'était le médecin pathologiste chargé de l'autopsie, il a remarqué quelque chose d' assez intéressant, à ce qu'il m'a dit.

- Bon, allez-y.

Il se rendit immédiatement là-bas et pénétra dans la morgue avec un dégoût bien visible.

- Regardez.

- Euh ! C'est à dire...

- Bon, toujours aussi sensible, inspecteur, à ce que je vois !

- Je vous en prie, allez-y.

- Laissez-moi expliquer : cet homme a visiblement subi une piqûre et elle m'a tout de suite intrigué. Après un rapide et minutieux examen général, tout semblait normal, sauf une substance étrange dans son plasma sanguin, et visiblement sans aucun doute, une trace d'infection près du "vaccin"." L'inspecteur écoutait avec la plus grande attention cet homme qui, "visiblement", savait ce qu'il disait et en était convaincu. Le docteur Gordet était donc mort des suites de l'injection intraveineuse d'un poison mortel. A ce que disait le médecin, c'était une chance qu'on ait pu le repérer, car il disparaissait normalement assez vite du sang. S'en suivit toute une liste de théories qui auraient pu permettre cette étrangeté. Mais la question était : se l'était-il injecté lui-même, ou quelqu'un l'avait- il fait à se place ? Et si c'était le cas, qui avait fait cela ? Il était sûr que s'il trouvait cette personne, l'énigme serait résolue.


 

Chapitre cinquième : soupçons

"Demain il va mourir parce que c'est son heure". Mais c'est quoi son heure, au juste ? Est-ce l'heure où il rejoint le paradis, l'heure où il s'envole comme un oiseau dans le ciel gelé d'hiver ou celui lourd et chaud estival ? Tant de questions qui restaient sans réponse pour Martin, et auxquelles il ne trouverait réponse qu'à l'heure de sa propre mort. Il s'était toujours posé beaucoup de questions quant au sens de l'existence, et il était désormais sûr d'une chose : enlever la vie à quelqu'un était une ultime punition humaine mais une bénédiction divine, c'est pourquoi il revenait à Dieu, et à Dieu seul, de la donner et de la reprendre. Mais...malgré tout, il pensait qu'il fallait punir les meurtriers de la nature qui ne méritaient plus de vivre. Peut-être se croyait-il investi d'une mission ? Non, il savait qu'une fois mort, ou du moins le croyait-il, il irait du mauvais côté, et non pas avec les oiseaux. Maïeka, elle, irait du bon côté.

 

L'inspecteur avait passé une semaine horrible et l'enquête n'avait pas avancé d'un poil. S'il continuait comme ça, elle allait bientôt lui être retirée. Personne ne s'était manifesté, et tous ceux qu'il avait interrogés ne lui apportèrent rien de sérieux. Il avait la désagréable sensation que le coupable ne serait jamais démasqué et continuerait tranquillement sa vie, comme si rien ne s'était passé, ou pire, qu'il recommencerait. Car pour lui il ne faisait aucun doute que c'était un meurtre. En sortant du bureau du commissaire, un vieil ami à lui, l'inspecteur Jean Gavine, l'aborda.

- Des problèmes, Lucas ? Je connais quelqu'un qui pourrait peut-être t'aider.

Volec le considéra un bref instant et répondit avec un agacement net :

- Si tu veux encore me faire aller voir cette médium... Tu sais ce que je pense de tout ça !

- Pourtant, elle a souvent aidé des collègues ! Même moi...

- Non, je t'ai déjà dit. Ils te disent des choses insignifiantes, et certains croient entendre la solution.

- Oui, mais ils l'a trouvent ! Même si tu n'y croies pas, cela t'éclaireras peut-être toi aussi.

- Et puis, je n'ai pas le temps.

- Pas le temps ! Mais ton enquête piétine. Et il ne vaut mieux pas laisser trop refroidir...

Lucas le regardait d'un oeil accusateur.

- Jean...

- D'accord, je lis sur les lèvres. Mais bon, tu dois admettre que tout le monde s'en doute de toutes façons. Tiens, prends son adresse, ça ne te coûte rien.

- Hors de question que je me pointe là-bas seul.

- Bon, j'irais avec toi. On n'a qu'à y aller maintenant et après on ira déjeuner.

 

Jean poussa la porte et un carillon se fit entendre. La salle était petite et sombre, il y avait quatre chaises. Au fond, face à l'entrée, on distinguait un rideau derrière lequel devait se trouver une porte. Il fallait bien admettre que l'atmosphère était assez impressionnante. Par chance, il n'y avait personne dans la salle d'attente.

- Je me demande ce que je fais là, grogna Volec entre ses dents.

- Attends un peu, elle va bientôt arriver.

 Alors qu'il disait ça, la porte s'ouvrit et une jeune femme surgit de derrière, un air grave sur son visage. Volec faillit rire tant son attitude et ce lieu lui paraissaient grotesques.

- La voyante va bientôt vous recevoir.

Jean s'avança.

- Excusez-moi, mon ami est un peu réticent. Est-ce que je pourrais la voir un peu seul à seul ?

- Je pense que oui, suivez-moi.

- Toi, tu ne bouges pas.

Il s'imagina très bien Jean en train d'exposer le problème. L'attente fut brève et la porte se rouvrit bientôt. La tête de Jean passa par l'entrebâillement de la porte.

- Elle veut te voir. Elle dit ne pas pouvoir faire de voyance par procuration.

Pour le motiver, il ajouta :

- J'ai déjà payé.

Lucas s'avança à regret ( il ne s'était pas assis) .

Il rentra dans la pièce mais n'y passa qu'un temps très bref. A peine était-il entré que la voyante, qui commençait à lui dire bonjour, s'interrompit et eut l'air soudain affolée. Le seul mot qu'elle réussit à articuler fut : "partez !". Puis quand Jean prétexta qu'ils avaient déjà payé, elle lui balança son argent à la figure puis disparut derrière une autre porte. Les deux hommes restèrent là, quelque peu hébétés. Cependant, l'assistante les raccompagna et après avoir dit à Lucas de ne plus revenir, elle ferma le magasin.

- Et bien, on peut dire que tu lui as fichu une sacrée trouille !

- Oui, elle a dû sentir "mes pensées négatives" , dit-il avec ironie. Je crois que j'ai perdu mon temps.

- On peut aller voir quelqu'un d'autre...

- Non, n'insiste pas. On s'est bien amusés mais maintenant ça suffit. Allons déjeuner, tu veux ? Il ne me reste plus qu'une demi-heure : j'ai rendez-vous.

Jean, qui pensait en avoir assez fait pour la journée, tut la remarque qui lui brûlait les lèvres. Après tout, peut-être que Lucas lui parlerait de ce rendez-vous pendant le déjeuner. Il ne lui en parla pas. Mais il était tout de même décidé à l'aider dans son affaire. De plus, l'affaire de disparition dont il s'occupait sembler étrangement se lier à celle de son ami. Mais il lui en parlerait quand il en serait sûr.

 

Après avoir vu une de ses ex-femmes, avec qui il s'était encore disputé, Volec décida d'aller faire un tour dans le quartier de Gordet. Il n'y était encore jamais allé de nuit. En réalité, il n'espérait rien découvrir, et il avait surtout besoin d'un bon prétexte pour sortir prendre l'air.

Marchant lentement, il parcourait les rues sombres, juste éclairées par des lampadaires, à cette heure avancée de la nuit. La lune n'était pas pleine. A quand remontait la dernière pleine lune ? C'était ça : à la semaine précédente, le jour de la mort de Gordet, d'ailleurs, songea-t-il objectivement, sans une once de mélancolie. L'air était lourd. Il allait sans doute pleuvoir bientôt. Il avait chaud et sentait que l'air entrait plus difficilement par sa bouche qu'à l'habitude. A chaque inspiration, il le percevait, comme un liquide épais et visqueux, mais qui n'avait aucun goût. C'était assez désagréable comme sensation. Il entendait le vent dans les arbres, mais aucun souffle ne parvenait jusqu'à lui, si ce n'est au niveau de ses pieds, comme si la lourde atmosphère le freinait et allait même jusqu'à l'éteindre, du moins à certains endroits. Hormis ce léger bruit de vent, tout était calme. Au détour d'une rue, son regard fut soudain attiré par une lumière vers laquelle il se dirigea mécaniquement. Elle provenait d'une des fenêtres d'un immeuble. C'était plutôt une lueur étrange qu'une véritable lumière comme celle qu'aurait émise une ampoule. Au fur et à mesure qu'il se rapprochait, il acquit la certitude qu'elle était rouge, mais d'un rouge dont les intensités semblaient varier imperceptiblement, mais varier, tout de même. Quand il fut juste en bas, il s'arrêta. Levant le nez en l'air, il s'aperçut qu'une ombre s'approchait de la fenêtre, et il eut juste le temps de bondir derrière une voiture. Il espérait ne pas avoir été vu. Quand il regarda à nouveau, les volets avaient été tirés. Tout était noir, maintenant. Qui habitait là ? Il le savait. Quoi qu'en dise son chef, il enquêterait sur lui, et il l'en informerait quand il aurait des preuves tangibles. Il ne lui inspirait vraiment rien de bon, ce M. Hatleau.


 

Chapitre sixième : quand tout s'éclaircit et s'assombrit...

"Cela fait six jours qu'il a disparu.

- Et pourquoi n'en ai-je pas été informé plus tôt ?

- Le légiste qui l'avait examiné est parti en vacances avant sa disparition et nous, on ne passe pas notre temps à surveiller les cadavres !

- Mais n'aurait-il pas dû être enterré depuis longtemps ?

- J'y suis pour rien moi, c'est pas mon boulot.

- Mais enfin, vous êtes quand même le gardien de la morgue !

D'abord surpris, Volec contenait maintenant difficilement sa colère.

- Il faut que je vois le légiste qui l'a autopsié, et je me fiche de savoir si il est en vacances ! Vous avez plutôt intérêt à le trouver vite fait. Et ce n'est pas la peine de faire cette tête-là ! Il n'est pas parti tout seul, ce mort, et vous dites n'avoir rien vu. Je pense que vous allez avoir des problèmes.

- Attendez ! Ne partez pas. Il y a peut-être quelque chose... Un médecin est venu demander à ce qu'on attende avant de rendre le cadavre à sa famille.

- Vous rappelez-vous son nom.

- Non, et c'est la première fois que je le voyais. Je vous jure que je n'y suis pour rien !

- Bon, si vous m'aidez, tout ira bien pour vous. Je veux les cassettes de la vidéo-surveillance.

- Je vais vous les trouver."

 

"Là ! Arrêtez sur cette image !" L'image n'était pas très nette, et on distinguait mal le docteur, en revanche, Volec reconnut immédiatement l'homme qui était à ses côtés : le docteur Gordet. Il était debout, et même, il marchait pour suivre le docteur qui quittait les lieux... "Il devient urgent que je vois le légiste..."

 

Le médecin légiste était embêté. "Et encore heureux que je n'ai pas fait d'autopsie..." songeait-il. Il est vrai que ce soir-là, il était un peu saoul. D'ailleurs, c'est tout juste s'il se rappelait avoir examiné le docteur Gordet. Heureusement, il lui restait les notes qu'il avait prises.

- Comment expliquez-vous ça ?

- Des erreurs sur le diagnostique de mort peuvent survenir, vous savez.

Il ressentait que l'inspecteur en voulait plus et il lui fallait trouver une explication. Il en tenait de sa réputation et peut-être même de sa carrière.

- Dans le cas de toxiques, ou avec des sujets hypothermiques, ou encore en état de coma... Il est probable que les trois concernaient ce cas.

- Enfin tout de même, de nos jours. Vous y allez un peu fort je crois ! Il y a pas mal de gens qui m'ont dit que vous étiez assez porté sur la boisson. Si vous ne vous ressaisissez pas, je ne sais pas si votre collaboration avec nous continuera longtemps. Avouez-le : vous avez bu, le soir de l'autopsie ?

Tout à coup, tout ce qui concernait cette soirée devint très trouble dans la tête du légiste, il ne se rappelait même plus avoir bu. Et immédiatement, une vérité lui sauta en plein visage : il ne savait même pas à quoi ressemblait le docteur Gordet...

- Quels sont les examens à pratiquer pour ce diagnostique ?

- Absence de respiration spontanée, arrêt circulatoire, abolition des réflexes du tronc cérébral.

- Les avez-vous effectués ?

Le légiste blêmissait à vue d'oeil.

- Répondez.

- Je...

- Vous ?

- Je... Je ne me rappelle plus.

Il avait l'air tellement troublé que cela intrigua Volec. L'inspecteur reconnaissait difficilement cet homme, d'habitude si ouvert et sûr de lui. A cet instant, il semblait terrorisé par quelque chose qu'il ignorait. Il y avait quelque chose de très étrange dans cette affaire. Et cela ne lui plaisait décidément pas du tout. C'est à ce moment que le sonnerie de son téléphone portable se fit entendre. C'était le commissariat.

- On a identifié le mystérieux médecin sur la bande. Il s'agit de Hatleau.

- Rendez-vous chez lui.

- Nous amenons le mandat.

 

Il n'y avait pas de réponse, alors ils enfoncèrent la porte et pénétrèrent dans les ténèbres. Aussitôt, ils se dispersèrent dans l'appartement où régnait un noir total. Ils ne trouvèrent pas Martin. Quand Volec, muni d'une lampe torche, pénétra dans la pièce qui donnait sur la rue, un frisson lui parcourut l'échine. Dans la pièce régnait une puanteur insupportable. Il mit sa main sur sa bouche et fonça droit aux toilettes. Il se passa un peu d'eau sur le visage et prit son courage à deux mains, se disant qu'il respirerait par la bouche. Quand il fut de retour, d'autres hommes contemplaient l'horreur qui régnait dans cette pièce, tous muets de stupeur, de dégoût, et il faut bien le dire, de peur aussi. L'odeur était bien plus forte que dans la morgue, mais c'était bien la même. Elle les terrorisait parce qu'elle les forçait à regarder leur propre mort en face, et tous s'imaginaient à la place des cadavres qui étaient devant leurs yeux, dans des postures qui révélaient une mort atroce. Il y avait une sorte d'autel, des bougies et d'étranges inscriptions. "Un rituel satanique", laissa échapper un des policiers. "Allez, que tout le monde sorte de cette pièce". Ils ne se firent pas prier. Mais l'horreur atteignit son paroxysme quand Volec reconnut l'un des cadavres. Il faillit se mettre à crier quand il identifia Jean Gavine.

"On a interrogé le légiste, il semble qu'il ait été manipulé. Il ne se rappelle pas grand chose, mais il a l'air terrorisé. Il a marmonné des absurdités incompréhensible puis il s'est enfermé dans un mutisme inviolable. Pour moi, il est évident qu'il préfère se taire parce qu'il a peur de mourir.

- Il faut continuer à l'interroger.

- Il ne sort plus un son.

- Même en lui assurant la protection de la police ?

- Rien à faire.

- Et qu'a-t-il révélé ?

Le policier regarda Volec avec un accablement bien net.

- Ecoutez, la mort de Gavine nous a tous profondément déstabilisés, mais ce n'est pas avec ce qu'il a dit qu'on retrouvera le meurtrier, ou qu'on le fera revenir.

Cette fois, Volec était agacé. Non mais, pour qui se prenait-il donc ?

- C'est moi qui mène l'enquête que je sache ! Et il ne faut rien négliger. Nous savons si peu de choses...

- Comme vous voudrez, après tout... On aurait dit un dialecte étrange, des formules comme celles qu'emploient parfois certains médiums.

- Heureusement que vous me l'avez dit. Imbécile !

- Vous avez une idée ?

- Et comment ! Donnez-moi l'enregistrement de ce qu'il a dit.

 

Quand il entra, il n'eut pas la même impression que la fois précédente. L'endroit n'avait plus aucune emprise sur lui. En en faisant une pièce de son enquête, il se l'était approprié, et il n'avait plus du tout peur. Et même, il était sûr de lui. A peine le carillon eut-il fini de retentir qu'il s'assit sur une chaise, juste derrière la porte masquée par le rideau. Cette fois, il n'était pas seul, une jeune et belle femme attendait aussi. Il la salua poliment, mais s'abstînt de tout commentaire. Les minutes passèrent mais il ne perdait rien de sa contenance. Au bout d'un moment, la jeune femme remarqua : "c'est étrange, elle n'est jamais en retard". A peine eut-elle achevé que Volec se levait d'un bon et enfonçait la porte de l'arrière boutique. Comme il le pensait, la médium était en train de quitter les lieux. Il s'interposa rapidement entre elle et la sortie.

- Je vous avais dit de partir ! Je n'ai rien à vous dire !

- Vous êtes sûre ? Pourquoi me fuyez-vous, alors ? Je ne vous ai rien fait, et je n'ai rien à vous reprocher. Mais si vous continuer à vous comporter comme ça, je pourrais bien commencer à me poser des questions... et vous emmener au poste !

- C'est ça, vous n'avez qu'à m'arrêter ! Vous n'avez absolument rien contre moi.

- Vous croyez ? Et suspicion de meurtre, ça vous irait ? Nous avons des preuves, d'ailleurs j'en ai une avec moi. Un enregistrement des paroles de quelqu'un, et il semblerait que ce soit des formules que vous employez souvent, à ce qu'on m'a dit.

- Mais c'est pour chasser le démon !

Elle se mordit la lèvre : elle s'était fait avoir. S'il venait à savoir, et il le saurait forcément, s'en serait fini d'elle. Elle était perdue. Il ne servait plus à rien de se taire. Tandis que son angoisse grandissait, la satisfaction de Volec s'accroissait parallèlement.

- Alors vous savez de quoi il retourne je suppose. Vous le savez depuis le début. Vous le saviez depuis que vous m'avez vu entrer ici la première fois, et peut-être même avant. On dirait de la complicité de meurtre. Je serais vous, je me dépêcherais de parler !

Elle n'avait plus le choix, elle était encerclée de toutes parts. Elle ne voyait pas du tout comment se tirer de là. Mais quoi qu'elle dise, cet inspecteur ne pouvait rien faire.

- Je suis médium. Je vois des choses. Mais vous ne croyez pas à la voyance. Quand je vous ai vu, je l'ai senti, j'ai senti que le mal était là. Et vous savez, il ne vaut mieux pas se mettre en travers de son chemin.

- Pas de ce baratin avec moi !

Il ne la croyait pas, cela ne servait à rien, mais elle poursuivit quand même, dans l'espoir de lui ouvrir l'esprit, et peut-être de le sauver.

- Des gens sont venus me voir pour les aider à s'exorciser du mal. Ce sont eux qui m'ont d'abord révélé sa présence.

- La présence de qui ?

- Mais je vous l'ai déjà dit, du Mal !

Elle avait l'air persuadée de ce qu'elle disait et Volec choisit une autre approche.

Il lui montra la vidéo de l'interrogatoire du légiste et il s'avéra qu'il était venu la voir.

- Il n'a rien fait, il a dû être hypnotisé.

- Regardez cette photo, est-ce lui le Mal ? dit-il en lui montrant une photo de Martin.

- Il utilise son esprit et son corps, mais ce n'était pas un mauvais bougre, vous savez.

Volec malgré lui se sentait maintenant pris au jeu.

- Il ne redeviendra plus comme avant ?

- Oh, si, quand il quittera ce monde, le démon cherchera quelqu'un d'autre à posséder. Et je sens qu'il lutte contre lui en ce moment. On vous appelle.

- Quoi ?

Son téléphone se mit alors à sonner. Il le décrocha, et se dirigea rapidement vers la sortie.

Il se retourna une dernière fois.

- Ne vous inquiétez pas. Il n'y a plus rien à faire pour moi. Je n'ai qu'une chose à vous dire : s'il vous appelle par votre prénom, fuyez, et ne vous retournez pas.

Il ne la prit pas au sérieux. En sortant, il entendit une dernière parole : "tout est joué".

 

Dans sa voiture, Volec continua la conversation téléphonique.

- On a repéré Gordet, et il faut voir dans quel état il est ! Vous feriez mieux de vous dépêcher, il dit qu'Hatleau va se ramener. Et il veut vous parler.

- Je suis en route.

- Il a l'air d'en avoir lourd sur la conscience.

- Je fais aussi vite que je peux. Qu'est-ce qu'il faisait en haut de cette falaise ? Il ne voulait pas se tuer ?

- Il ne veut parler qu'à vous.

 

Les autres s'éloignèrent et Volec resta seul avec le docteur Gordet. Ce dernier ne tarda pas à manifester une grande envie de confession. Et il commença à parler.

- La dernière chose que je me souvienne, c'est cette dispute avec Martin Hatleau.

- A propos de quoi ?

- S'il vous plaît, ne m'interrompez pas, nous n'avons que peu de temps. C'en était trop : il me demandait de lui fournir une autre victime pour ses sacrifices : ma fille. Non, laissez-moi continuer, je vous en prie. J'avais toujours obéi jusque là car il me terrorisait, mais vous ne pouvez pas comprendre... Si j'avais refusé, je n'ose imaginer ce qu'il aurait fait de moi. Je pensais qu'il me tuerait pour cet affront, mais il m'a juste puni. Il a besoin de moi, vous savez, il m'a choisi.

Volec ne comprenait pas grand chose. Il avait l'impression d'avoir à faire à une sorte de secte démoniaque. Ainsi donc, le docteur Gordet était complice. Mais il devait le laisser finir. C'était étrange, cet homme avait l'air si normal...

- Ca remonte au lycée. On était une bande de copains qui faisions des expériences de spiritisme. On voulait déconner. Mais un jour, il s'est manifesté, et là, il a fallu assumer... Nous étions cinq. Trois d'entre nous sont morts pour avoir désobéi. Et Martin, il n'est plus du tout le même, il ne contrôle plus rien. Quand il accomplit les rituels, je crois qu'il est inconscient de ce qu'il fait. Il a de la chance. Vous savez,c'était un très gentil garçon... Je ne sais pas pourquoi il l'a choisi.

Il s'arrêta un instant pour reprendre son souffle. Volec n'osait plus l'interrompre.

- Il approche, il faut que je me dépêche ! L'autre jour, quand je me suis réveillé à la morgue, je n'ai pas compris tout de suite ce qui m'arrivait. Et puis, je l'ai vu, Martin était là, il me souriait. Il a dit : "il te donne une seconde chance". Il y avait un autre homme dans la pièce, on aurait dit un médecin. Il avait l'air complètement hébété, et j'ai vite compris qu'il était sous son emprise, un vrai zombie. Quand nous sommes partis, l'homme n'a pas bougé d'un cheveu. On aurait dit... un légume, oui, c'est ça.

Il était de plus en plus agité.

- Qu'y a-t-il ?

- Il est là ! Il vient pour moi ! Il m'a retrouvé !

- Pourquoi en a-t-il après vous ?

- Je me suis sauvé !

Leur marche, tout en longeant la falaise les avait beaucoup éloignés, et ils étaient maintenant seuls. Le docteur changea brutalement d'attitude.

- Mon maître !

Volec se retourna et vit Martin dont le visage ténébreux était fixé dans une attitude réprobatrice. Il émanait de lui, ou à travers lui, une force étrange. Un chien était à ses côtés. Un instant, ils plongèrent leurs yeux l'un dans l'autre. Ce que Martin y trouva sembla le contenter. Volec recula d'un pas, sans plus pouvoir bouger ni réfléchir, et il attendit. Ils étaient très prêts du bord de la falaise. Gordet prenait une attitude soumise tout en s'avançant vers Martin, toujours possédé. Soudain, des enfants arrivèrent. "Pour vous mon maître". "Amène-les moi". Gordet s'empara d'eux, s'approcha du bord de la falaise. Volec était toujours paralysé. Il les approcha de Martin qui commença à psalmodier, les yeux fermés. Soudain, Gordet lâcha les enfants et fonça sur Martin qui, surpris, n'eut pas le temps de se raccrocher et tomba dans le vide en hurlant, durant sa chute d'une cinquantaine de mètres, avant de s'écraser sur le sol rocailleux. "Non, il n'en est plus question, j'arrête tout !" Les policiers, attirés par le bruit, arrivèrent au galop. Un autre hurlement se fit entendre, et Maïeka plongea dans le vide pour rejoindre son maître. "Ca, c'est de la fidélité", laissa échapper Volec qui avait recouvré ses esprits.

- Gordet, vous allez bien ?

Le docteur s'était agenouillé et il pleurait.

- Docteur ?

- J'ai tué mon maître !

- Docteur, c'est fini, ressaisissez-vous.

- Oh, non ! Qu'ai-je fait ? Je suis maudit. Pardon ! Vous, c'est votre faute !

- Mais enfin, qu'est-ce qui vous arrive ?

- Je vais réparer.

Il ouvrait de grands yeux exorbités. Il empoigna quelqu'un et l'attira vers le bord.

- Mais, ma parole, il a perdu l'esprit ! Emparez-vous de lui !

- Non ! Vous... Vous...

On mit les menottes à Gordet qui se débattit comme un diable.

- Je crois qu'il vaut mieux ne pas dire à sa femme qu'il n'était pas mort. Elle ne le reverra pas de toutes façons. Descendez chercher le cadavre.

 

Un quart d'heure plus tard, les hommes remontèrent l'air penaud, les bras vides. "Ils ont disparu, chef". Le commissaire venait d'arriver, et de féliciter Volec pour son intuition. Il prit un air interrogateur. "Mais tout le monde peut témoigner de sa chute".

Même après que tout le monde eut quitté les lieux, Volec resta. Il en éprouvait le besoin. Quelque chose le poussait à rester encore un peu, peut-être pour faire le point, pour réfléchir, peut-être pour autre chose. Toutes ses croyances s'étaient anéanties en un instant. Et c'était assez dur à encaisser. Il regardait le soleil décliner. Qu'est-ce qui pouvait bien pousser un homme à agir de la sorte ? L'atmosphère était étrange, et malsaine, mais il ne voulais pas partir, pas tout de suite. Regardant vers le bas de falaise, il ressentit tout à coup l'appel du vide. Il fut pris d'une irrésistible envie de sauter, non, de s'envoler. Il se rapprochait du bord, petit à petit quand il entendit quelque chose derrière lui. Il se retourna et vit un chien. Il ressemblait à un Berger Allemand. Il était très beau, d'ailleurs, éclairé par le soleil couchant, mais il avait l'air triste, aussi. Il semblait avoir besoin de son aide. Volec fit demi-tour et suivit le chien. Il le suivit jusqu'au bas de la falaise. Le chien disparut derrière des rochers. Il faisait presque noir maintenant. Il entendit une voix envoûtante et très attirante qui lui dit : "Viens, Lucas". Sans plus réfléchir, il se dirigea derrière le rocher d'où provenait la voix. Rien d'autre n'importait. Le soleil se couchait. 

 

 

 

 

 

            Fini le 19/09/99

                                            Cécile A.

Par Cécile
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Lundi 2 mai 2005

La lumière

 

"Il fait beau", se dit la jeune femme en regardant dehors. En effet, à travers la fenêtre, on pouvait déjà voir le soleil haut dans le ciel. Elle se mit à rêvasser, en essayant d'oublier où elle était. Sa compagne de chambre était manifestement inquiète et elle voulait essayer de la détendre.
- Regarde ce beau soleil, Matie. Cela faisait longtemps que nous n'avions pas eu un temps si magnifique. Nous allons sûrement sortir aujourd'hui...
- Trica, où est mon bébé?
Elle ne voulait pas lui dire ce dont elle était pratiquement sûre. Elle répéta sa question.
- Où est-il ? Où l'ont-ils emmené?
- Matie, tu sais, je crois que ton bébé n'allait pas très bien...Il...
- Oh non! Pas encore, est-ce pour ça que tu es venue me voir?
La femme semblait paniquée, comme si elle comprenait que quelque chose ne tournait pas rond.
- Il ne leur plaît pas, c'est çà? Ils vont recommencer, encore et encore, jusqu'à ce que...
- Non, c'est pour çà que je suis venue te voir : tu vas partir.
Matie regarda Trica, ayant peur de comprendre. Tout le monde respectait Trica, même les docteurs - elle avait donné le jour à quelques êtres "intéressants" - et elle aidait beaucoup les autres femmes, mentalement et physiquement, dans la mesure du possible. Le docteur Morgan, lui-même, semblait particulièrement l'apprécier, ce qui lui valait quelques confidences ou renseignements, parfois même quelques privilèges. Mais ce qu'elle devait faire à cet instant la répugnait. Comment avouer à Matie que cette fois-ci serait la dernière, et que si le résultat n'était pas concluant, elle risquait de changer de secteur. Elle ne savait pas pour lequel, mais cela pouvait aller de la simple prison, à la mort - qui n'était pas si terrible que ça tout compte fait - en passant par...les expériences du bâtiment C12...
- Non, ne dis rien, Trica. Je préfère ne pas savoir, ton regard m'effraie. Je te demande une seule chose... Si ce qui m'attend est ce que je crois...c'est de m'aider à me donner la mort.
Leur conversation fut brusquement interrompue par un cri de colère et de peur, le cri d'un nouveau né. Trica était avec Matie dans une sorte de chambre de réveil, l'accouchement de cette dernière s'étant mal passé. Les deux femmes tournèrent leur regard vers la mère qui souriait à son nouveau né. Il ne cessait de crier avec vigueur et force, et ne se calma que lorsqu'on le posa sur sa mère. Aux yeux de tous, il était laid et un peu difforme, mais sa mère y était insensible tant il lui procurait de joie. Un instant de joie si précieux pour cette femme, anéantie par la vie, lasse de vivre, d'ailleurs. Elle éteignit ses yeux sur son fils pour ne plus jamais les rouvrir.
- Est-ce ce qui nous attend toutes? murmura Matie, dont l'émotion avait fait surgir des larmes.
- Elle est heureuse, maintenant, et...libre.

 

Dehors, il faisait beau, mais frais. On était à peine au sortir de l'hiver. Le soleil éblouissait la place de sa lumière déjà éclatante. Cependant, les hommes avaient froid, et celui que l'on appelait désormais avec une once d'affection "Le Nouveau", puisqu'il ignorait son nom, redécouvrait le monde extérieur, un monde qui ne lui évoquait rien. Vivait-il là depuis longtemps? Apparemment non, car personne ne semblait le connaître. Il suivait Armand de près, tout en scrutant les environs. Ils étaient au centre d'une cour bordée par des bâtiments moins hauts que ceux qui avoisinaient; ils étaient de taille variable. Son retour au grand jour lui permit de se rendre compte qu'il possédait une très bonne acuité visuelle. Sur certains bâtiments, il distinguait plus ou moins nettement des numéros. Sur celui dont il sortait, le H1, et au loin, peut-être un C12. Hormis eux, personne ne semblait être dehors, et cela se comprenait! Il sentait le froid transpercer ses vêtements. "Et encore, heureusement qu'il fait beau", se dit-il. Tout à coup, un gardien leur cria de se mettre à marcher plus vite. C'est alors qu'il se rendit compte de l'état de certains de ses camarades. Qu'avait dit Armand, déjà? Que c'était une sorte de sortie pour les garder "en forme"? Il rejoignit Armand.
- Sortiez-vous, même en plein hiver? Certains hommes ont l'air malades.
- Non, nous ressortons depuis peu. Et ils ne sont pas malades au sens où tu l'entends.
Armand se renfrogna et continua à marcher pour rattraper un groupe d'hommes qui paraissaient assez bien. "Tu es celui qui ne sait pas qui il est? C'est mieux comme ça, après tout", dit un inconnu en s'approchant de lui.
- Non, ce n'est pas mieux comme ça, et j'en ai assez que tout le monde me tourne le dos, ne me dise rien! Et puis, qu'est-ce que c'est que cette fatalité! Oui, je ne sait pas qui je suis, oui je ne sais pas d'où je viens, et alors? Et vous, qui êtes-vous alors, vous ne me l'avez même pas dit, peut-être l'ignorez vous aussi?
- Là, calme toi le Nouveau. Nous...
- Vous?
- Nous sommes des...des prisonniers pour la plupart.
Armand intervint.
- Des criminels.
- Des criminels? Et les autres?
Il se tut. Il croyait tout à coup comprendre. Jusque là, il s'était cru dans une simple prison, mais il commençait à redouter une sombre pensée qui lui venait à l'esprit. C'était plus qu'un centre de détention, ce qui expliquerait l'état de certains... Mais que faisait-il là, lui? Etait-il l'un des autres? Dans sa tête, il se mit à imaginer toutes sortes de trames. Tout à coup, une image lui vint à l'esprit : celle d'un homme qui lui était familier et dont cependant il ignorait tout. Un homme qui avait subitement disparu, à ce qu'il se souvint. Pourquoi? Et qui était exactement cet homme, il n'arrivait pas à s'en souvenir. Ce bref flash de mémoire le décontenançait, et l'inquiétait tout autant.
- Ca ne va pas, tu as l'air parti?
- Si, ça va bien. Je viens juste de me rappeler quelque chose.
- T'inquiète pas, si ça te rassure, t'as pas une tête de voyou.
- Au contraire, cela m'inquiète...
- Laissez-le, les gars, vous ne voyez pas que vous l'embêtez?
A ce moment, à l'autre bout de la cour, un homme s'écroula. "Arrêtez-vous tous et en rang!",cria un maton. Malgré Armand qui essayait de le retenir, brutalement sorti de ses réflexions, il courut vers l'homme comme par réflexe. Alors qu'il se penchait sur son corps, il perçut nettement le regard de l'autre, un regard qu'il n'oublierait jamais, le visage même de la souffrance. Cet homme le fixait, le fixait désespérément comme s'il lui implorait de l'aider. Mais il ne pouvait rien faire, et, déjà, on lui sommait de s'écarter. L'homme à terre l'agrippa et prononça une dernière parole, qui parut un temps l'apaiser, et ferma les yeux pour toujours, en disant "Arnaud". Alors que le gardien l'agrippait violemment, il reconnut ce visage, bien qu'il eut beaucoup changé : c'était l'homme de son souvenir, celui qu'on avait fait disparaître.
Les mains liées, il ne savait pas où on l'emmenait. En s'éloignant, il regarda Armand, dont l'attitude se voulait rassurante, mais ne l'était pas pour autant. "On veut jouer au héros, on va voir si tu vas encore jouer au héros longtemps", ricanait le gardien.

 

Trica regardait par la fenêtre, et elle avait vu toute la scène. Elle se doutait de l'endroit où on allait emmener l'homme, mais le gardien semblait couper par le bâtiment où elle se trouvait. En effet, ils pénétrèrent dans sa section.
Arnaud attendait, debout, résigné à ce qui l'attendait et qui l'effrayait, pendant que son gardien discutait avec un autre. Il gardait les yeux dans le vague, quand tout à coup, il l'aperçut, à travers la vitre qui les séparait. Elle aussi portait le masque de la souffrance, mais sa beauté l'éblouit. C'était la première femme qu'il revoyait, mais il lui semblait n'en avoir jamais vue d'autre auparavant. Il restait là, comme hypnotisé par cet être qui semblait si délicat et si fort à la fois, le tout mêlé d'une détermination et d'une résolution évidentes. Il eut honte de lui, honte en voyant cette femme qui devait souffrir, mais savait rester digne. Ce visage, ce regard si intensément profond et bon lui reviendrait toujours en mémoire, jusqu'à la fin de sa vie. Il savait à présent qu'il pouvait supporter toutes les épreuves et affronter l'avenir. Il avait trouvé celle qu'il aimerait jusqu'à la mort. Elle lui sourit et il fut comblé à jamais. Il répondit à son sourire. Trica le regardait attentivement, et depuis qu'il avait porté son regard vers elle, elle ne pouvait se détourner de ces yeux profondément bleus et honnêtes, ceux d'un homme loyal et non pas d'un criminel. "Encore un", songea-t-elle avec mélancolie. Ses cheveux châtains pas encore rasés lui enseignèrent qu'il était là depuis peu. Elle avait eu quelques échos sur le nouveau. C'était donc lui! Elle avait eu un pressentiment en entendant parler de lui, il était confirmé. Malgré ses chaînes, il paraissait grand, et majestueux, car de tout son être émanaient une prestance et une intelligence qu'elle n'avait jamais vus réunies, et qui semblaient grandir, car il se redressait maintenant. Quand il répondit à son sourire, elle comprit qu'ils s'étaient trouvés, et qu'ils ne se parleraient et ne se toucheraient jamais... Elle le reverrait un an plus tard, quand il s'écroulerait à terre abattu.

Par Cécile
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